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Dans une seule forêt de l’est de l’Inde vivent depuis les années 1970 des tigres rayés de noir qu’on ne voit nulle part ailleurs sur Terre

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Un tigre presque noir qui rôde dans la jungle indienne, cela ressemble à une légende. Pourtant, cette créature existe bel et bien, nichée dans une forêt isolée de l’Odisha. Son pelage sombre, presque fusionné, n’a rien d’un maquillage de la nature : il s’agit d’une mutation génétique précise, transmise de génération en génération dans un isolement quasi total.

À retenir

  • Sur 35 tigres adultes recensés dans la réserve de Similipal, 19 présentent ce pelage sombre pseudomélanique.
  • Cette coloration résulte d’une mutation du gène Taqpep (p.H454Y), favorisée par l’isolement génétique et absente chez 395 tigres d’autres populations indiennes.
  • Pour préserver la diversité génétique tout en menaçant ce trait rare, l’Inde a transféré deux tigresses depuis Tadoba-Andhari, alors que braconnage et mortalité continuent de fragiliser cette population unique.

Similipal, le sanctuaire où naissent des tigres presque noirs

Au cœur de l’État d’Odisha, dans l’est de l’Inde, s’étend la réserve de Similipal. Avec ses 5 569 kilomètres carrés de forêts denses et de collines escarpées, elle est présentée comme la deuxième plus grande réserve de biosphère d’Asie. C’est dans ce sanctuaire, difficile d’accès et longtemps coupé des grands axes de circulation, que vit une population de tigres pas tout à fait comme les autres.

Selon le dernier recensement par pièges photographiques du Département des forêts d’Odisha, Similipal abrite 35 tigres adultes, répartis en 17 mâles et 18 femelles, auxquels s’ajoutent 16 jeunes. Fait remarquable, 19 de ces adultes présentent ce pelage sombre si particulier, qu’on qualifie de pseudomélanique. Ce chiffre a été publié à l’occasion de la Journée internationale du tigre.

Ce phénomène reste strictement localisé. Les données de pièges photographiques couvrant l’ensemble de l’aire de répartition du tigre en Inde n’ont jamais révélé de spécimen pseudomélanique ailleurs qu’à Similipal. Autrement dit, cette forêt abrite un trésor génétique unique, fruit d’un isolement géographique prolongé.

Une mutation génétique rare transforme le pelage des félins

L’explication de ce pelage hors norme tient en un gène : Taqpep. Une étude menée par Vinay Sagar et Uma Ramakrishnan, du National Centre for Biological Sciences de Bangalore, et parue dans la revue PNAS en 2021, a identifié la cause précise de cette coloration. Il s’agit d’une mutation faux-sens baptisée p.H454Y, provoquée par une simple substitution d’une base chimique à une autre, en position 1360 du gène.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Chez les douze individus échantillonnés à Similipal, la fréquence de cet allèle muté atteignait 0,58, un taux considérable. Sur ces douze tigres, les chercheurs ont identifié deux homozygotes au pelage sauvage classique, six hétérozygotes porteurs d’une seule copie de la mutation, et quatre homozygotes mutants, c’est-à-dire des individus ayant hérité de la mutation de leurs deux parents. En comparaison, cette même mutation s’est révélée totalement absente chez 395 tigres échantillonnés dans d’autres populations indiennes. Le contraste est saisissant : cette anomalie génétique semble être l’apanage exclusif de Similipal.

Le gène Taqpep n’est pas un inconnu pour les généticiens félins. Ce même gène, lorsqu’il mute différemment, est responsable des motifs si particuliers du guépard royal, dont les taches fusionnent en larges rayures sur le dos. Il façonne également les marques tachetées de certains chats tigrés domestiques, notamment en Californie. Chez le tigre de Similipal, la mutation brouille les rayures classiques jusqu’à les fusionner presque entièrement, donnant cette impression de robe sombre, presque charbon.

L’isolement, moteur silencieux d’une sélection génétique inédite

Comment une mutation aussi spécifique a-t-elle pu se répandre à ce point dans une seule population ? La réponse tient en un mot : l’isolement. Les simulations réalisées par l’équipe de Ramakrishnan montrent qu’en isolement complet, le temps moyen nécessaire pour qu’un allèle se fixe entièrement dans une population constante de dix individus est d’environ 10,6 générations. Dans une population réduite et coupée du monde, un simple hasard génétique peut ainsi se généraliser bien plus vite qu’ailleurs.

Ce mécanisme, les biologistes l’appellent la dérive génétique. Imaginez une petite pièce fermée où circulent seulement quelques exemplaires d’un même livre : la moindre coquille d’impression finit par se retrouver dans toutes les copies, faute de nouvelles éditions pour la diluer. C’est exactement ce qui s’est produit à Similipal, où les tigres pseudomélaniques n’existent que dans cette unique population sauvage et dans trois populations captives, toutes liées par ascendance à un animal originaire de cette même forêt.

Consciente du risque que fait peser cet isolement sur la diversité génétique globale de la population, l’administration indienne a tenté d’y remédier. Deux tigresses, Zeenat et Jamuna, ont été transférées depuis la réserve de Tadoba-Andhari, dans le Maharashtra, afin d’injecter du sang neuf dans le patrimoine génétique de Similipal. Mais la tâche reste délicate : trois tigres mélaniques sont morts dans la réserve, dont une femelle d’environ cinq ans retrouvée sans vie dans la zone centrale. Le braconnage continue par ailleurs de menacer ces animaux, comme en témoigne la saisie d’une peau de tigre noir dans le secteur de Kuliana, ayant conduit à l’arrestation de quatorze suspects.

Similipal illustre à merveille ce paradoxe de la nature : l’isolement qui a permis l’émergence de ces tigres presque noirs est aussi ce qui fragilise leur avenir. Préserver cette population unique suppose désormais de jongler entre deux impératifs contradictoires, maintenir la diversité génétique tout en conservant ce trait si rare qui fait la singularité de cette forêt d’Odisha.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il écrit des articles scientifiques depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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