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Dans les villages chrétiens du sud du Liban, rester malgré la guerre

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La semaine a été d’une intense violence au Liban. Plus de 1000 frappes israéliennes ont tué plus de 700 personnes, dont 103 enfants, et en ont blessé près de 2000 autres. Dans le sud du pays, un prêtre maronite a notamment perdu la vie, jetant encore plus dans l’incertitude les communautés chrétiennes qui souhaitent rester dans leurs villages. Le Devoir a rencontré ceux pour qui « rester est une forme de résistance ».

Dans la cour de l’église de Qlayaa, un village chrétien accroché aux collines du sud du Liban, les habitants se rassemblent pour un dernier adieu au père Pierre el-Raï. Les femmes tiennent leurs enfants par la main, certains hommes parlent à voix basse. Au-dessus du village, le bruit des avions revient par intermittence. Soudain, une explosion retentit au loin : l’armée israélienne vient de bombarder les environs.

Malgré les frappes qui se poursuivent dans la région, les habitants ont tenu à assister aux funérailles. Le prêtre maronite a été tué en début de semaine par des tirs d’artillerie israéliens alors qu’il se rendait dans une maison du village qui venait d’être touchée. Le cercueil blanc est déposé devant l’église. Après les discours de plusieurs responsables religieux et politiques, la messe commence. De nombreux fidèles restent à l’extérieur, faute de place.

Tania Salam est venue rendre un dernier hommage au père el-Raï avec sa mère, sa sœur et ses deux enfants. « La situation est très difficile, surtout après la mort du prêtre. Nous vivons une vraie tragédie », dit-elle au Devoir, la voix serrée.

À ses côtés, son amie Barbara surveille ses enfants. Les deux jeunes femmes décrivent une situation qui se dégrade de jour en jour, entre bombardements et roquettes qui survolent le village. « Quelque chose peut tomber à tout moment », lâche Barbara.

La peur est partout, mais peu parlent de partir. Tania serre ses enfants contre elle. « Bien sûr que j’ai peur. Mes enfants ont 6 ans et 4 ans. Mais nous sommes encore là. »

Les deux femmes avaient quitté le village en 2023 avant d’y revenir, convaincues qu’un cessez-le-feu durable finirait par s’imposer malgré les violations quotidiennes. « Pourquoi ? Pour quelle raison ? Nous vivons en paix. Ce n’est pas notre combat », s’interroge Tania. Dans ces villages frontaliers, beaucoup ont le sentiment d’être pris entre des forces qui les dépassent. « Nous sommes ceux qui perdent tout, continue la mère de famille. Les autres partent, mais nous restons. Nous avons peur dans nos maisons, dans nos vies. »

Plus tôt cette semaine, les habitants d’Alma el-Shaab, proche de la frontière sud-ouest avec Israël, ont fini par évacuer leur village, accompagnés par la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL). À Rmeich, autre village frontalier à majorité chrétienne, les personnes déplacées ont été évacuées vers la ville de Tyr après des menaces de l’armée israélienne, comme l’ont rapporté des médias locaux.

Pour les habitants, la mort du père Pierre el-Raï dépasse la tragédie individuelle. « Il nous donnait la force de rester, continue Tania. Pendant toutes les guerres, il nous disait : “Restez, n’ayez pas peur.” »

« Rester est une forme de résistance »

Pour le père Agabe Yoskfouri, prêtre melkite venu de Beyrouth pour la cérémonie, la présence des habitants est déjà un message. « Être ici aujourd’hui est un acte héroïque. Cette paroisse doit continuer à rester. Nous ne pouvons pas abandonner notre pays. » Mais il reconnaît que la guerre menace tout le monde. « Beaucoup de gens ne veulent pas cette guerre — malheureusement, notre État n’arrive pas vraiment à jouer son rôle, nous avons besoin du soutien international. »

La messe touche à sa fin. Sur la route en contrebas, les équipes de l’association humanitaire chrétienne L’Œuvre d’Orient attendent pour décharger un camion de vivres essentiels à 2400 habitants de Qlayaa. Malgré les ordres d’évacuation successifs, d’abord au sud du fleuve Litani, puis au nord depuis jeudi, une partie des habitants des villages chrétiens ont fait le choix de rester. « Ce sont des populations civiles et désarmées. Elles considèrent que ce conflit n’est pas le leur et elles craignent que, si elles partent, elles ne puissent jamais revenir », décrit Vincent Gélot, responsable de L’Œuvre d’Orient au Liban.

L’armée israélienne a clairement affiché son intention de créer une zone tampon dans le sud du Liban. Depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu en novembre 2024, elle l’a violé plus de 10 000 fois, selon l’ONU, et a établi au moins cinq nouvelles positions sur le terrain. Au mois de mars, après une vague de frappes aériennes et des ordres d’évacuation touchant une large partie du Sud libanais, des unités israéliennes ont avancé sur plusieurs kilomètres au Liban. Le ministre de la Défense de l’État hébreu a averti que l’armée pourrait étendre ses opérations, certains responsables évoquant même une avancée possible « jusqu’au fleuve Litani et au-delà ». L’armée israélienne a envahi le Liban à plusieurs reprises par le passé : 1978, 1982, 2006 et 2024.

Cette peur fait tenir Maha Farah dans le village d’Ain Ebel, à 5 kilomètres de la frontière avec Israël, plus au sud. Jointe par téléphone, l’enseignante de français explique que les habitants qui restent au village s’organisent pour la surveillance et la protection, en respectant les ordres « de l’ennemi ». Cette dernière était partie en 2023, puis revenue au village en décembre 2024. « Cette fois, je veux rester, car chacun de nous est une pierre dans la construction de la communauté », lance-t-elle. Comme les autres autour d’elle, elle craint de voir son village disparaître. « J’ai vraiment peur, parce que c’était le cas pour plein de villages dans la région… »

Jeudi, trois ouvriers de maintenance ont été tués par une frappe de drone sur la route principale d’Aïn Ebel, comme l’a rapporté le quotidien francophone L’Orient-Le Jour.

« Si nous partons, quelqu’un prendra notre place »

À plusieurs dizaines de kilomètres de Qlayaa, à Rachaya el Foukhar (à majorité chrétienne), Marwan Abdallah entend le bruit sourd des combats entre le Hezbollah et Israël à Khiam, à une poignée de kilomètres de chez lui à vol d’oiseau. En raison de la situation, l’agriculteur n’a plus accès à ses terres. « On ne peut plus aller travailler dans les champs. Si quelqu’un se déplace, il risque d’être bombardé. »

Pour autant, cet habitant de Rachaya refuse de partir. « Les jeunes partent déjà pour étudier à Beyrouth ou à l’étranger. Les villages se vident. Et quand il y a un vide, quelqu’un finit toujours par le remplir. Le plus fort prend la place », souligne-t-il.

Le président de la municipalité, Pierre Atallah, se veut plus rassurant. « Nous avons un poste de l’armée libanaise près de nous, la police municipale, et nous faisons des patrouilles la nuit », explique-t-il. Environ 55 maisons restent habitées, soit près de 300 personnes. Mais l’inquiétude demeure. « Nous sommes prudents et anxieux. Ce qui est arrivé à Qlayaa pourrait arriver ici aussi », reconnaît-il.

Dans cette région où vivent chrétiens, sunnites et druzes, le maire affirme que beaucoup d’habitants rejettent l’escalade militaire. « Nous sommes avec l’armée libanaise et contre cette guerre sans raison. Les armes devraient être uniquement entre les mains de l’État. »

Plus au sud, dans le port de Tyr, quelques pêcheurs trient leurs poissons sur les quais. « Ici, c’est musulman ; là-bas, c’est chrétien. Il n’y a jamais eu de problème », assure un jeune chiite qui préfère garder l’anonymat. Malgré les ordres d’évacuation, lui non plus ne veut pas quitter sa ville natale. « Pour aller où ? Pour avoir des gens qui me rejettent ? Mais moi, je ne suis pas avec le Hezbollah. »

À quelques mètres de lui, Fatima et sa fille marchent dans les rues, épuisées. Elles aussi vivent ici auprès du quartier chrétien. En larmes, la mère de famille s’interroge : « Combien de temps va encore durer la guerre ? »

Carte réalisée par Sarah Boumedda

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