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Dans les pinèdes du sud des Landes se referment chaque automne 30 000 pièges sur un oiseau devenu presque introuvable

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Chaque année, entre la mi-août et la fin septembre, les pinèdes du sud des Landes deviennent le théâtre d’une chasse silencieuse et minutieuse. Des cages de bois appelées matoles se referment sur un petit oiseau migrateur, le bruant ortolan, dont le poids ne dépasse guère celui de deux morceaux de sucre. Officiellement protégé depuis près de trente ans, cet animal continue pourtant d’alimenter un commerce clandestin où chaque prise se négocie à prix d’or. Une pratique qui, selon les associations de protection de la nature, pourrait bien signer la fin définitive de l’espèce sur le territoire français.

À retenir

  • Chaque automne, 30 000 à 50 000 bruants ortolans sont capturés vivants dans des cages appelées matoles, puis engraissés avant d'être vendus entre 100 et 150 euros pièce.
  • Protégée en France depuis 1999 et par une directive européenne depuis 1979, l'espèce fait l'objet d'un braconnage toléré de fait par les autorités préfectorales landaises.
  • La population française de bruants ortolans a chuté de plus de 80 % en quarante ans, menaçant l'espèce de disparition du territoire.

Un piège vieux de trois siècles toujours actif malgré l’interdiction

La matole n’a presque pas changé depuis son invention. Cette cage rudimentaire, disposée au sol dans les clairières et les lisières de pins, permet de capturer l’oiseau vivant et intact, condition indispensable pour la suite du processus d’engraissement. Le savoir-faire se transmet de génération en génération dans certains villages du sud landais, entre Mont-de-Marsan, Dax et Capbreton, une zone que la Ligue pour la protection des oiseaux considère comme le cœur historique du braconnage, jusqu’aux confins du Gers.

Ce qui rend cette pratique particulièrement difficile à endiguer, c’est sa parfaite synchronisation avec le calendrier biologique de l’espèce. Le bruant ortolan quitte le nord de l’Europe à la fin de l’été pour rejoindre l’Afrique subsaharienne, et son passage par le sud-ouest de la France coïncide précisément avec la période où les pièges sont installés. Chaque automne, ce sont ainsi 30 000 à 50 000 individus qui se retrouvent piégés dans cette portion réduite du territoire national, un chiffre vertigineux au regard de la fragilité des populations restantes.

Vingt grammes de chair qui valent une fortune sur le marché noir

Une fois capturé, l’oiseau ne finit pas immédiatement dans une assiette. Il est d’abord engraissé plusieurs semaines à l’abri de la lumière, une méthode censée reproduire artificiellement l’accumulation de graisse que l’animal réalise naturellement avant sa migration. Ce traitement, associé à une réputation gastronomique quasi mythique, permet de vendre chaque bruant ortolan entre 100 et 150 euros pièce, un tarif considérable pour un passereau de vingt à vingt-cinq grammes à peine.

Ce fantasme culinaire, entretenu par des récits de dégustation presque rituels, explique en grande partie la persistance du braconnage malgré les risques juridiques. Face à cette économie parallèle, des militants venus d’Allemagne et d’Italie, membres du Committee Against Bird Slaughter, sillonnent régulièrement le département pour repérer et démanteler les pièges. Leur présence, aussi symbolique soit-elle, souligne à quel point la lutte contre le braconnage de l’ortolan a dépassé les frontières nationales pour devenir une préoccupation européenne.

Quarante ans de déclin, une espèce au bord du point de non-retour

Derrière les chiffres du braconnage se cache une réalité démographique préoccupante. En quatre décennies, la population française de bruants ortolans s’est effondrée de plus de 80 %, une chute vertigineuse pour une espèce qui comptait encore récemment près de cinq millions de couples à l’échelle européenne, tous migrant chaque hiver vers l’Afrique. Les projections démographiques disponibles ne laissent guère de place au doute : si les prélèvements se poursuivent au rythme actuel, l’espèce pourrait purement et simplement disparaître des paysages landais dans un avenir proche.

Le paradoxe est saisissant, car ce sont les chasseurs eux-mêmes qui, à terme, perdraient leur activité si la population continuait de s’éteindre. Un oiseau devenu presque introuvable ne peut plus soutenir indéfiniment une tradition qui repose entièrement sur son abondance. Sur les 300 000 oiseaux qui empruntent chaque année ce corridor migratoire du sud-ouest français, une proportion croissante n’atteindra jamais les côtes africaines.

Entre tradition gasconne et urgence écologique, un conflit sans issue simple

La directive européenne sur la conservation des oiseaux sauvages protège pourtant le bruant ortolan depuis 1979. La France, longtemps réticente, a refusé pendant des années d’inscrire l’espèce sur sa liste nationale des espèces protégées, avant de finalement s’y résoudre en 1999. Mais cette victoire juridique s’est rapidement transformée en tolérance de fait, les autorités préfectorales landaises fermant les yeux sur une pratique ancrée dans l’identité locale. La Commission européenne, excédée par cette inertie, a même porté plainte devant la Cour de justice de l’Union européenne en 2016, sans que la situation n’évolue réellement sur le terrain.

Ce dossier cristallise ainsi une tension bien plus large entre préservation d’un patrimoine culturel local et impératifs de conservation de la biodiversité. D’un côté, des familles qui perpétuent un geste ancestral perçu comme partie intégrante de l’identité gasconne ; de l’autre, des naturalistes qui alertent sur l’urgence d’agir avant qu’il ne soit trop tard. En ce début d’automne, alors que les matoles se referment une nouvelle fois dans les pinèdes landaises, cette confrontation entre deux visions du patrimoine n’a jamais semblé aussi difficile à résoudre.

Reste une question qui dépasse largement le cadre landais : combien de temps une tradition peut-elle survivre à la disparition de ce qui la fait exister ? À l’heure où la biodiversité s’effrite partout en silence, l’histoire du bruant ortolan rappelle que certains rituels, aussi anciens soient-ils, finissent parfois par se retourner contre eux-mêmes.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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