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Dans les lagunes d’Hyères prolifère depuis 2023 un crustacé venu d’Amérique que les pêcheurs remontent aujourd’hui par centaines

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Un crustacé aux pinces bleu vif, capable de dévorer tout ce qui croise sa route, s’est installé dans les lagunes des Salins d’Hyères sans prévenir personne. En 2023, les nasses posées dans ces eaux calmes ne remontaient que trois spécimens isolés, presque une curiosité pour les naturalistes du coin. Aujourd’hui, ce sont des centaines d’individus qui s’entassent chaque semaine dans les pièges des gestionnaires du site. Cette progression fulgurante inquiète autant les scientifiques que les professionnels de la mer, qui voient dans cette invasion silencieuse un signal préoccupant pour l’équilibre déjà fragile de ces écosystèmes lagunaires protégés. Car derrière cette explosion démographique se cache un animal venu de très loin, aussi fascinant qu’inquiétant.

Un prédateur venu d’Amérique qui n’a peur de rien

Son nom scientifique, Callinectes sapidus, signifie littéralement « bon nageur savoureux ». Un nom presque prémonitoire pour cette espèce originaire des côtes atlantiques d’Amérique, qui s’étend de la Nouvelle-Écosse jusqu’à l’Argentine. Reconnaissable entre mille grâce à ses pinces d’un bleu outremer intense et à son envergure pouvant atteindre 15 centimètres, voire jusqu’à 23 centimètres et près de 800 grammes pour les plus grands spécimens, ce crabe n’a rien d’un simple visiteur discret. C’est un véritable prédateur opportuniste, omnivore et même cannibale à l’occasion, capable d’engloutir jusqu’à 15 palourdes par jour. Mollusques, coquillages, petits poissons : rien ne semble échapper à son appétit vorace.

Ce qui rend son installation d’autant plus problématique, c’est qu’il ne possède aucun prédateur naturel en Méditerranée. Livré à lui-même dans un environnement qui ne connaît pas ses codes, il prospère sans contrainte. Sa présence remonterait à cinq ou six ans dans les eaux françaises, probablement transportée par les eaux de ballast de navires commerciaux, un mode d’introduction désormais bien connu pour de nombreuses espèces invasives marines.

Pourquoi les lagunes d’Hyères sont devenues son terrain de jeu idéal

Si le crabe bleu s’est si bien acclimaté aux Salins d’Hyères, c’est parce que cette zone présente exactement les conditions dont il a besoin pour s’épanouir. Il tolère une très large gamme de salinité, aussi bien dans les eaux douces des rivières que dans la pleine mer, ce qui lui permet de coloniser des milieux extrêmement variés sans le moindre effort d’adaptation. Les lagunes, avec leurs eaux peu profondes, chaudes et riches en nourriture, constituent pour lui un véritable garde-manger à ciel ouvert.

Autre atout redoutable : sa mobilité. Ce crustacé peut parcourir environ 15 kilomètres par jour, ce qui lui permet de coloniser rapidement de nouveaux territoires et de se répandre le long du littoral bien plus vite qu’on ne pourrait l’imaginer pour un animal de cette taille. Ajoutez à cela une capacité reproductive hors norme, avec une femelle capable de produire plusieurs centaines de milliers d’œufs par ponte, et vous obtenez une espèce qui coche toutes les cases pour devenir un envahisseur redoutable. Les Salins d’Hyères, classés en zone Natura 2000 et servant de nursery à de nombreuses espèces locales, deviennent ainsi un terrain particulièrement exposé, où la surveillance s’est intensifiée ces derniers mois autour du Salin des Pesquiers et des Vieux Salins.

Des pêcheurs entre inquiétude et opportunité économique inattendue

Sur le terrain, les avis sont partagés. D’un côté, l’inquiétude domine face à un animal qui menace directement les ressources traditionnellement exploitées dans ces lagunes : palourdes, coquillages et petits poissons constituent une part importante de l’écosystème local et de l’activité de pêche artisanale. De l’autre, une piste commence timidement à émerger : celle de la valorisation. Le crabe bleu est en effet déjà consommé aux États-Unis, où il est même considéré comme un mets de choix, ainsi que dans certains pays du pourtour méditerranéen confrontés au même phénomène.

Face à l’impossibilité d’envisager une éradication totale de l’espèce, la piste la plus sérieuse consiste aujourd’hui à transformer cet envahisseur en ressource exploitable. La pêche intensive, plutôt qu’une simple mesure de gestion environnementale, pourrait ainsi devenir un véritable débouché économique pour les professionnels locaux, à condition que les filières de commercialisation se structurent rapidement autour de ce nouveau venu dans les assiettes.

Un envahisseur qui pourrait rebattre les cartes de tout un écosystème méditerranéen

Ce qui se joue à Hyères dépasse largement le cadre local. Ailleurs en Méditerranée, notamment en Italie, la présence du crabe bleu a déjà provoqué des dégâts considérables sur certaines filières conchylicoles, avec des chutes de production spectaculaires observées dans plusieurs lagunes. Ces précédents inquiétants montrent à quel point cette espèce peut bouleverser durablement des écosystèmes lagunaires entiers, en s’attaquant directement aux bases de la chaîne alimentaire locale.

Pour mieux comprendre son comportement et anticiper son expansion, des spécimens sont désormais collectés sur l’ensemble de l’arc méditerranéen afin d’étudier de plus près son comportement reproductif et ses dynamiques de population. Cette démarche scientifique vise à mieux cerner un animal dont on sait déjà qu’il ne repartira pas de lui-même. La question n’est donc plus de savoir si le crabe bleu restera durablement installé dans les lagunes françaises, mais plutôt comment apprendre à cohabiter, voire à tirer parti, de cette invasion venue d’un autre continent.

De trois individus discrets en 2023 à plusieurs centaines de captures régulières aujourd’hui, l’histoire du crabe bleu des Salins d’Hyères illustre à merveille la rapidité avec laquelle une espèce venue d’ailleurs peut s’imposer dans un écosystème qui n’était pas préparé à l’accueillir. Entre menace écologique avérée et piste gastronomique encore balbutiante, ce petit crustacé aux pinces bleues rappelle qu’en matière d’invasion biologique, la nature a souvent une longueur d’avance sur nos capacités d’anticipation. Reste à savoir si, demain, ce sera bien lui qui finira dans nos assiettes, ou si c’est notre équilibre marin qui continuera d’en payer le prix.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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