Il y a des paysages qui ressemblent à des cimetières industriels, et celui-ci en est un parfait exemple. Nichées dans les collines arides au nord de Los Angeles, des carcasses métalliques rouillent depuis près de vingt ans, silencieuses, entourées de barrières et de panneaux d’avertissement. Ces structures n’ont rien d’anodin : elles ont vu naître la puissance qui a propulsé l’homme vers la Lune. Et pourtant, sur ce sol chargé d’histoire spatiale, la terre elle-même reste toxique, comme figée dans le temps depuis des décennies de négligence administrative.
À retenir
- Le Santa Susana Field Laboratory, où Rocketdyne testait les moteurs F-1 de Saturn V, est à l'arrêt depuis 2006 sans dépollution complète du sol ni des eaux souterraines.
- Le site a aussi connu en 1959 une fusion partielle du cœur d'un réacteur nucléaire expérimental, incident resté confidentiel pendant des décennies.
- Boeing, la NASA et le Department of Energy se partagent la responsabilité du nettoyage, mais les démolitions et l'assainissement promis accusent des retards importants malgré des engagements pris en 2026.
Des ruines rouillées où dormaient les moteurs qui ont emmené l’homme sur la Lune, abandonnées depuis près de vingt ans sur un sol toujours contaminé
À Simi Valley, en Californie, s’étend le Santa Susana Field Laboratory, un site tentaculaire de près de 2 850 acres, soit environ 1 150 hectares. C’est ici, sur ces bancs d’essai désormais figés dans la rouille, que furent testés les gigantesques moteurs-fusées ayant propulsé les missions Apollo hors de l’atmosphère terrestre. Depuis 2006, ces installations sont à l’arrêt, laissées à l’abandon face aux éléments, alors que le sol qui les entoure demeure marqué par une pollution chimique et radiologique jamais totalement résorbée.
Le contraste est saisissant : d’un côté, un patrimoine technique et historique unique, témoin des débuts de la conquête spatiale ; de l’autre, un terrain toujours considéré comme dangereux, où les eaux souterraines et certaines poches de sol continuent de concentrer des substances indésirables, malgré des décennies d’interventions ponctuelles.
Rocketdyne, l’usine secrète qui a façonné les moteurs F-1 de Saturn V
Avant de devenir un symbole d’inertie administrative, ce site fut un haut lieu de l’ingénierie aérospatiale américaine. C’est l’entreprise Rocketdyne qui y menait, en toute discrétion, la mise au point des moteurs les plus puissants jamais construits pour un lanceur habité : les moteurs F-1, qui équipaient le premier étage de la fusée Saturn V. Chaque essai générait un vacarme assourdissant, audible jusque dans les vallées voisines, et laissait dans son sillage des résidus de carburants hautement toxiques.
Pendant des années, l’activité du site est restée largement méconnue du grand public. Les riverains savaient qu’il s’y passait quelque chose d’important, sans en connaître précisément la nature. Ce n’est que bien plus tard que l’ampleur des essais, et surtout leurs conséquences environnementales, ont commencé à être documentées et prises au sérieux.
1959, l’accident nucléaire dont personne n’a parlé pendant des décennies
Ce que peu de gens savent encore aujourd’hui, c’est que le Santa Susana Field Laboratory n’a pas uniquement accueilli des essais de moteurs-fusées. Le site abritait également un centre de recherche nucléaire expérimental, où l’on testait divers réacteurs. En 1959, l’un d’eux a connu une fusion partielle du cœur, un incident aujourd’hui considéré comme l’un des plus graves de l’histoire nucléaire civile américaine, alors resté confidentiel pendant de très longues années.
Cette révélation tardive a changé la perception du site : il ne s’agissait plus seulement d’un terrain marqué par des hydrocarbures et des solvants industriels, mais bien d’une zone potentiellement affectée par une contamination radiologique. C’est ce double héritage, chimique et nucléaire, qui explique aujourd’hui la complexité et la lenteur inhabituelle des opérations de dépollution.
Pourquoi le nettoyage promis n’a jamais vraiment commencé
Depuis le rachat du site à Rocketdyne en 1996, Boeing, aujourd’hui principal propriétaire des lieux, affirme avoir retiré ou traité près de 45 000 mètres cubes de terre et démoli environ 300 structures. Un chiffre qui semble impressionnant, mais qui reste largement insuffisant au regard de l’ampleur du site, découpé en quatre zones administratives distinctes, chacune associée à des responsabilités différentes entre Boeing, la NASA et le Department of Energy américain.
Cet été encore, Boeing prévoyait de démolir les cinq derniers bâtiments qu’elle possédait dans la zone IV, ancien site de l’Energy Technology Engineering Center. Or, selon la presse locale, ces travaux n’avaient toujours pas débuté à la fin de l’été 2026, certains chantiers accusant un retard notable. De son côté, le Department of Energy s’est engagé, par un accord signé en mai, à démolir dix bâtiments lui appartenant encore, dont plusieurs figurent parmi les plus contaminés du site. Le calendrier, lui, reste flou, et les associations de riverains, comme Parents Against Santa Susana Field Lab, continuent de dénoncer un manque de transparence et réclament un assainissement bien plus strict que celui actuellement engagé.
Simi Valley aujourd’hui, entre mémoire spatiale et contamination persistante
En ce début d’automne, alors que l’agence californienne DTSC doit encore statuer sur le sort des eaux souterraines du site, la situation reste suspendue entre deux réalités. D’un côté, la NASA a publié en janvier son bilan annuel de dépollution, évoquant la finalisation de la phase 6 de démolition sur la zone dite Coca Test Area, un signe encourageant. De l’autre, le nettoyage final des sols, promis dès 2026 dans le cadre d’un accord avec la DTSC, tarde à se concrétiser sur le terrain.
Le paradoxe est frappant : ce site a permis à l’humanité de poser le pied sur un autre monde, tout en laissant derrière lui une empreinte que la Terre elle-même peine encore à effacer. Entre bancs d’essai rouillés et documents administratifs en attente de signature, Santa Susana incarne ce moment étrange où l’exploit technologique et la négligence environnementale se sont longtemps côtoyés sans que personne ne s’en émeuve vraiment.
Difficile de ne pas s’interroger, en observant ces ruines silencieuses perchées au-dessus de Simi Valley, sur le véritable prix des grandes conquêtes humaines. Si les moteurs qui ont permis d’atteindre la Lune reposent aujourd’hui dans la rouille, la question de savoir quand, et comment, cette terre pourra enfin être considérée comme assainie reste, elle, toujours en suspens.


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