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Dans les boulangeries de France, la bataille du 1er mai

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De bon matin, quelques clients font la queue devant la porte du Péché de gourmandise, une petite boulangerie artisanale au sud de Paris. Derrière le comptoir garni de croissants, de quiches et de parts de flan, la boulangère se fait interpeller par plusieurs habitués du quartier : « Allez-vous ouvrir le 1er mai ? »

Cette question anodine, inscrite dans un décor profondément ancré dans l’imaginaire collectif français, est devenue ces jours-ci l’objet d’un débat acrimonieux entre le gouvernement français et les syndicats.

En France, la fête du Travail, qui tombe le 1er mai, est un jour « obligatoirement férié et chômé » depuis 1947 : il est illégal de faire travailler ses employés ce jour-là, sous peine d’une amende salée. Seuls certains secteurs d’activité, comme la santé ou la restauration, échappent à cette règle : les salariés peuvent être appelés à travailler, en recevant une majoration de leur paye, comme c’est le cas au Québec.

Depuis plusieurs années, les gouvernements successifs et les associations représentant le patronat poussent pour permettre le travail le 1er mai, mais ils se heurtent à l’opposition de la gauche et des syndicats. Un peu à leurs dépens, les boulangers sont devenus ces dernières années les symboles de ce débat de société.

« On m’a menacé de 78 000 euros d’amende [NDLR : 125 000 $CA] et j’ai été convié au poste de police », raconte au Devoir Jean-François Bandet, propriétaire de la chaîne de boulangeries artisanales Bo & Mie. Le 1er mai 2021, alors qu’il travaillait avec une dizaine d’employés derrière le comptoir de sa boutique, il a été contrôlé par des inspecteurs du travail.

« Avant cet incident, on croyait que c’était légal », jure le chef d’entreprise, qui exploite une dizaine de succursales en France, en Corée du Sud et en Arabie saoudite. « En face de nous, il y a un Starbucks qui peut ouvrir parce que c’est considéré comme un restaurant. C’est injuste. »

Projet de loi

En théorie, la loi permet déjà aux boulangers d’ouvrir, mais en travaillant eux-mêmes, sans le concours d’employés. Toutefois, depuis 2020, ils sont plusieurs à avoir reçu des amendes de l’inspection du travail. « Ça fait 100 ans que les boulangers ouvraient quand même, et personne ne disait rien, jure Dominique Anract, président de la Confédération nationale de la boulangerie-pâtisserie française. On ne comprend pas pourquoi ça a changé d’un coup. »

Au mois d’avril, des députés appartenant au parti d’Emmanuel Macron ont donc tenté de faire adopter une loi pour modifier le Code du travail, et ainsi permettre aux entreprises « à vocation culturelle » et aux commerces de détail alimentaire, comme les bouchers et les boulangers, de faire travailler leurs salariés le 1er mai.

« On veut aider les petits artisans, qui sont déjà en difficulté dans de nombreux endroits en France, explique au Devoir Nicole Dubré-Chirat, qui fait partie des députés à l’origine du projet de loi. C’est une proposition qui venait des professionnels eux-mêmes. »

La proposition a suscité de hauts cris de la part des syndicats, pour qui la fête du Travail est un symbole historique important. Ce jour-là, qu’il y ait une raison de manifester ou non, les syndicalistes français ont l’habitude de fêter dans la rue, traditionnellement en achetant des bouquets de muguet et des sandwichs de merguez. « C’est un peu le 14 Juillet de la gauche française », illustre l’historien Stéphane Sirot.

Face au risque de voir tomber son gouvernement, soutenu par une partie de la gauche, le premier ministre, Sébastien Lecornu, a finalement choisi de reporter l’adoption d’un projet de loi. Il a plutôt promulgué tout de suite un décret permettant aux boulangers et aux fleuristes d’ouvrir le 1er mai, sur la base du volontariat de la part des employés.

« C’est une excellente nouvelle », se félicite Jean-François Bandet, qui compte ouvrir plusieurs succursales, même si le décret ne concerne en théorie que les boulangers « artisanaux ». « On devrait laisser aux patrons et aux employés la liberté de s’entendre, plutôt que d’imposer des jours fériés qui nuisent au commerce », affirme le chef d’entreprise.

Combat pour le 1er mai

Dans les plus petites boulangeries visitées par Le Devoir, la proposition était accueillie avec un peu moins d’entrain, voire avec indifférence. « C’est vrai que c’est une journée où on peut vendre beaucoup, explique Alexandre Michel, boulanger et propriétaire de la petite enseigne Le pain de mie. Mais si on ouvre le 1er mai, il faut qu’on ferme un autre jour, comme on n’a que quelques employés et qu’ils doivent se reposer. »

« C’est surtout un changement qui concerne les grosses boulangeries, qui sont capables de tourner tous les jours », observe l’artisan. « Sous couvert d’aider les petits artisans, c’est une mesure qui aide surtout les gros joueurs du secteur », dit Denis Gravouil, membre du bureau confédéral de la Confédération générale du travail, l’un des plus importants syndicats français.

« Cette année, on parle des fleuristes et des boulangers, mais l’an prochain, ce seront les boutiques de vêtements et les supermarchés, redoute le syndicaliste. Il va arriver avec le 1er mai ce qui est arrivé avec le dimanche. »

Pendant longtemps, la plupart des commerces français ne faisaient pas travailler leurs employés le dimanche, mais les règles se sont assouplies avec les années et les boutiques sont aujourd’hui souvent ouvertes tous les jours, surtout en ville.

Chaque année, quelques supermarchés se risquent déjà à ouvrir le 1er mai, au risque d’avoir une amende. « Si on est les seuls à ouvrir, on fait un très bon chiffre… » explique Suman Suppaian, patron d’un Franprix au sud de Paris. « On a déjà ouvert certaines années, mais les inspecteurs du travail nous ont donné des amendes salées », reconnaît l’entrepreneur, qui ne courra pas ce risque cette année.

En théorie, le décret adopté par le gouvernement prévoit que les employés qui travailleront le 1er mai le feront sur une base volontaire. « Mais dans les faits, c’est difficile pour les salariés de refuser de travailler, pour des raisons de subordination et de salaire », critique Michel Miné, professeur de droit du travail au Centre national des arts et métiers.

« Ce débat sur le 1er mai s’inscrit dans une bataille des milieux économiques pour assouplir les lois sur le travail en France et pour faire travailler les employés le plus souvent possible », analyse M. Miné.

Un régime plus protecteur qu’au Québec

Par rapport au Canada, la France protège beaucoup plus ses travailleurs. Le temps de travail est fixé à 35 heures par semaine, contre 40 au Québec, les heures travaillées en plus donnant droit à des jours de congé. Sans même faire d’heures supplémentaires, les employés français disposent aussi d’un minimum de cinq semaines de vacances par année, contre seulement deux ou trois au Québec.

« La France a un problème d’insuffisance de travail, on ne peut plus travailler aussi peu et réussir à payer notre modèle social généreux », assène Nicolas Bouzou, directeur d’un cabinet de conseil économique pour grandes entreprises.

« Un maximum de personnes devrait pouvoir travailler le 1er mai si elles le souhaitent, et on devrait supprimer d’autres jours fériés », juge l’économiste. D’autres experts se montrent beaucoup plus nuancés sur la question, arguant que les jours de repos augmentent la productivité des travailleurs français.

Pour le moment, la grande majorité des Français peuvent encore se réjouir de ne pas avoir à travailler le 1er mai. « La fête du Travail, c’est une journée magnifique à Paris. Il y a de la musique, des fleurs, des gens heureux, dit Valérie, caissière dans un supermarché près de la place d’Alésia, en se délectant d’avance. Même si on me le demande, je ne travaillerai pas, par solidarité. »

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