Une partie des rats musqués qui minent aujourd’hui les berges françaises descend de cinq animaux lâchés en 1905 sur le domaine du prince Colloredo-Mansfeld, à Dobříš, en Bohême. Le prince visait la fourrure, pas la colonisation d’un continent. Il a eu la seconde.
Deux mâles, trois femelles, un étang.
À retenir
- Cinq rats musqués lâchés en 1905 en Bohême se sont multipliés à deux millions en neuf ans
- L’espèce a progressé de onze kilomètres par an jusqu’en 1930, colonisant toute l’Europe
- Un seul animal déplace environ un mètre cube de terre par an, fragilisant digues et berges
- Le rat musqué est classé espèce exotique envahissante depuis 2017 par l’Union européenne
Sommaire
Cinq rongeurs, un étang et un projet de fourrure
Le prince rentre d’un voyage de chasse en Amérique du Nord (les récits le situent souvent en Alaska) avec quelques rongeurs. Il les lâche dans les étangs de son domaine, à une quarantaine de kilomètres au sud-ouest de Prague. Au début, les bêtes vivent presque en captivité, nourries de grain et de carottes. Le château existe toujours, et un monument rappelle l’épisode au bord de l’étang de Huťský.
Les animaux s’échappent. En 1914, soit neuf ans plus tard, on les estime à environ deux millions en Bohême. C’est à peu près la population actuelle de la Slovénie, issue de cinq individus.
La biologie de l’espèce explique l’emballement. Une femelle peut avoir jusqu’à trois portées par an, de cinq à dix jeunes chacune, et ces jeunes sont matures dès un an. Aucun prédateur adapté ne les attendait sur place. Les cours d’eau ont fait le reste, car les jeunes se dispersent d’eux-mêmes le long des ruisseaux et des rivières.
Onze kilomètres par an : c’est la vitesse moyenne de progression entre 1905 et 1930.
De Prague aux fossés du Nord
Le mouvement ne s’arrête pas aux frontières tchèques. La Finlande reçoit des animaux en 1919 et la péninsule de Kola en 1931, d’où ils gagnent naturellement la Suède et la Norvège. Les Soviétiques en lâchent aussi en Sibérie dans les années 1920.
En Europe centrale, de grandes campagnes de piégeage lancées vers 1925-1930 ralentissent la marche, qui retombe à environ 5 km par an jusqu’en 1960. La France a pourtant ses propres foyers : l’élevage pour la fourrure s’y développe à partir de 1928. Quand le cours des peaux chute, des éleveurs relâchent leurs bêtes ou les laissent filer. Entre 1960 et 1970, la population venue de Bohême rejoint celle issue des fermes belges et françaises.
Des populations marronnes se forment dans la Somme, la Meurthe, les Ardennes et le Territoire de Belfort. Certaines s’éteignent, d’autres prospèrent. En 1955, l’animal est signalé jusqu’à Rennes, et en 1959 il occupe presque toute la Bretagne.
En 1983, on le considère installé dans toutes les régions de métropole, Corse exceptée. Cela fait cinquante-cinq ans après le début de l’élevage de 1928.
Un kilo de rongeur, un mètre cube de terre par an
Le rat musqué mesure 30 à 40 cm et pèse jusqu’à 1,5 kg, ce qui le rend nettement plus petit que le ragondin, avec lequel on le confond souvent. Sa queue, aplatie sur les côtés, permet de les distinguer. Il est surtout actif la nuit et au crépuscule, mais on l’aperçoit fréquemment en plein jour.
Le terrier concentre les dégâts. Dans la berge d’un étang ou d’une rivière lente, il creuse une galerie dont l’entrée, large de 8 à 20 cm, reste sous l’eau. Quand la berge est basse, il s’éloigne du bord pour creuser là où la femelle mettra bas. Sur une année, un seul animal peut déplacer environ un mètre cube de terre.
Ces galeries fragilisent les digues, les berges des étangs et des canaux, ainsi que les fossés qui drainent les terres cultivées. Elles déchaussent aussi les arbres de la ripisylve, plus vulnérables au vent. Dans les stations d’épuration composées de bassins séparés par de fines berges, il perce des passages d’un bassin à l’autre et court-circuite le traitement de l’eau.
Dans les marais, il bâtit des huttes de deux mètres de diamètre.
Il s’attaque aussi aux cultures riveraines : roseaux, seigle, jeunes tiges de maïs, parfois poissons et grenouilles. Dans les champs, il sectionne les tiges en biseau à la base et emporte l’épi vers l’eau pour le ronger sur la berge.
Interdit de transport, chassable, piégé
Depuis 2017, le rat musqué figure sur la liste des espèces exotiques envahissantes préoccupantes pour l’Union européenne, par le règlement d’exécution 2017/1263. Il ne peut plus être importé, élevé, transporté, vendu ni relâché volontairement, nulle part dans l’Union. En France, il est inscrit parmi les espèces susceptibles d’être classées nuisibles et peut être chassé dans le cadre de mesures d’éradication, de contrôle ou de confinement.
La lutte est la plus intense dans les zones agricoles situées entre les Pays-Bas et la région parisienne. Des campagnes de piégeage sont organisées dans plusieurs territoires, notamment dans le Nord.
Le règlement européen impose aux États d’agir dès que des populations sont détectées sur leur sol. Les dérogations ne sont permises que si les méthodes manquent ou si les coûts à long terme seraient disproportionnés par rapport aux bénéfices.
Le tableau n’est pas uniforme en Europe. En Suède, en Finlande et en Pologne, des populations ont reculé pour des causes restées inexpliquées, apparemment naturelles, et la lutte n’y pose plus de problème. Aucun déclin de ce type n’est établi pour la France dans les fiches consultées, où l’espèce occupe toujours l’ensemble du territoire sauf la Corse.
Sources : observatoire-biodiversite-bretagne.fr | base-information-especes-introduites.fr | vltava-river.com


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