Dans les archives déclassifiées américaines dort un projet qui a bien failli emmener des humains vers Mars dès les années 1960 : Orion. Conçu à la fin des années 1950 par les équipes de General Atomics, ce vaisseau ne devait pas voler grâce à des réacteurs ou des moteurs-fusées classiques, mais en larguant des bombes derrière lui et en surfant sur leur souffle. Cette étude de faisabilité, menée par Ted Taylor et le physicien Freeman Dyson entre 1958 et 1963, imaginait un engin propulsé directement par une série d’explosions nucléaires derrière l’appareil. Le concept a été étudié sérieusement, avec des calculs d’ingénieurs et des essais physiques à l’appui.
Rien, sur le plan technique, n’interdisait alors à Orion de décoller.
À retenir
- Le projet Orion utilisait des explosions nucléaires contrôlées comme système de propulsion pour envoyer des vaisseaux de plusieurs milliers de tonnes en orbite.
- Des tests réussis en 1959 sur des maquettes ont validé la stabilité du vol par impulsions successives, prouvant la faisabilité du concept.
- Le traité d’interdiction partielle des essais nucléaires de 1963 a rendu le projet illégal en interdisant les explosions nucléaires dans l’atmosphère et l’espace.
Sommaire
Un vaisseau propulsé par des bombes, littéralement
Des bombes atomiques devaient être éjectées à l’arrière de la fusée et détonées à une certaine distance, transformant un propergol comme l’eau ou la cire en plasma à haute énergie qui rebondissait sur une plaque de poussée à l’arrière du vaisseau pour le propulser en avant. Le principe, aussi brutal qu’il paraisse, reposait sur une logique proche de celle d’un moteur à explosion classique : une succession de détonations contrôlées, mais à une échelle où chaque impulsion valait plusieurs kilotonnes. Le projet était porté par Theodore Taylor, vétéran des programmes d’armement de Los Alamos, qui avait convaincu Freeman Dyson de quitter Princeton pour venir travailler dessus à San Diego. L’équipe ne bricolait pas dans un garage : elle disposait des meilleurs spécialistes américains de la physique des explosifs nucléaires.
Les designs types prévoyaient des charges utiles de plusieurs centaines de tonnes métriques, sans nécessiter de systèmes de recyclage environnemental sophistiqués ni de structures ultralégères. Les études les plus ambitieuses ont porté sur des vaisseaux de plusieurs milliers de tonnes, un ordre de grandeur totalement hors de portée des fusées chimiques de l’époque comme d’aujourd’hui.
Huit cents bombes, une chaque seconde, suffisaient à l’envoyer en orbite.
Des essais bien réels, mais avec des explosifs de chantier
Personne n’a fait exploser de bombe atomique pour tester Orion sur le sol américain. Un modèle réduit baptisé « putt-putt », utilisant des explosifs chimiques RDX, a effectué un vol de 23 secondes à une altitude de 55 mètres à Point Loma. C’était suffisant pour valider un point essentiel du concept : la stabilité du vol par impulsions successives.
Le projet a connu des progrès techniques significatifs, culminant avec un test de vol réussi en 1959 sur un modèle à échelle réduite propulsé par des explosifs conventionnels, qui a démontré le principe d’un vol impulsif stable. La conception des amortisseurs pouvait être testée en grandeur réelle sur Terre en utilisant des explosifs chimiques, ce qui a permis de vérifier que la fameuse plaque de poussée encaisserait le choc sans se disloquer. Les ingénieurs de General Atomics savaient donc que la mécanique fonctionnait. Restait à faire fonctionner la partie nucléaire, celle qui ne pouvait par définition pas se tester en douce dans le désert californien.
Le problème n’était pas la faisabilité, c’était l’après. Chaque lancement réel aurait dispersé des retombées radioactives dans l’atmosphère, un point sur lequel les partisans du projet eux-mêmes ne pouvaient pas transiger.
Un traité, pas un problème technique, qui a tout arrêté
Le coup fatal n’est pas venu de la physique.
Le coup de grâce est venu en 1963 avec la signature du traité d’interdiction partielle des essais nucléaires, un acte de diplomatie internationale visant à freiner la course aux armements, dont l’interdiction de toute explosion nucléaire dans l’atmosphère ou dans l’espace a rendu le projet Orion illégal, son financement étant annulé en 1965. Le texte, qui bannissait les essais nucléaires dans l’atmosphère, l’espace et sous l’eau, ne visait évidemment pas un vaisseau spatial en particulier : il ciblait la course aux armements entre Washington et Moscou. Mais Orion, dont le principe même exigeait de faire détoner des charges nucléaires hors de tout confinement souterrain, s’est retrouvé mécaniquement hors-la-loi.
Aucune commission n’a jugé le concept irréaliste ni dangereux dans son fonctionnement. C’est un accord international sur les essais d’armes qui a, par ricochet, condamné un programme spatial qui n’avait jamais eu l’intention de faire la guerre.
En octobre 1964, Freeman Dyson avait obtenu l’autorisation de publier la description des premières versions du véhicule, avant même l’arrêt définitif du financement. Une partie de ces documents dort encore aujourd’hui dans les fonds déclassifiés américains, entre plans d’ingénieurs et notes de calcul, témoins d’un vaisseau que la physique autorisait et que la diplomatie a interdit.
Sources : large.stanford.edu | synchronicite.blog4ever.com | techno-science.net


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