Imaginez un désert de sable, balayé par le vent, où plus rien ne bouge depuis des millions d’années. Sous une dune aujourd’hui pétrifiée en roche, quatre petites marques discrètes attendaient patiemment d’être redécouvertes. Ni écailles, ni griffes de reptile géant : juste l’empreinte d’une patte, posée là il y a environ 130 millions d’années, dans le sud du Brésil. Ce genre de détail pourrait sembler anecdotique face aux ossements spectaculaires de dinosaures qui font régulièrement la une. Et pourtant, cette trace toute simple bouleverse une idée reçue tenace sur la place des mammifères à l’époque des géants du Mésozoïque.
Des empreintes qui n’ont rien de reptilien dans un désert vieux de 130 millions d’années
Orthophotos de la voie (A) Dessin d'interprétation (B), carte d'élévation en fausses couleurs (C), et carte d'inclinaison avec relief ombré à faible angle (D) et voies individuelles (E–G). Échelles = 50 mm.Crédit : © Buck et al./Journal of South American Earth Sciences
Le site en question se trouve dans la Formation Botucatu, dans le bassin du Paraná, au sud du Brésil. À l’époque, cette région n’avait rien à voir avec les paysages verdoyants qu’on associe parfois au monde des dinosaures : il s’agissait d’un immense paléoerg, autrement dit un désert de dunes de sable, qui s’étendait déjà du Jurassique supérieur jusqu’au Crétacé inférieur. C’est dans ce sable ancien, aujourd’hui transformé en roche, que deux nouvelles pistes fossiles ont été mises au jour, référencées UERJ IC-170 et UERJ IC-171.
Ce qui frappe d’emblée, c’est la forme de ces marques : des empreintes tétradactyles, donc à quatre doigts courts et arrondis, organisées en pistes étroites compatibles avec une démarche à quatre pattes. Un détail technique permet surtout d’écarter tout suspect reptilien : la largeur de ces empreintes est légèrement supérieure à leur longueur, une caractéristique que les spécialistes considèrent comme distinctive des pattes de mammifères, bien différente de celle laissée par les dinosaures. Autrement dit, dans ce désert que l’on imagine volontiers peuplé de sauropodes et de théropodes, ce sont bien des mammifères qui ont laissé leur trace dans le sable.
Deux fois plus grand que tout ce qu’on connaissait : le mammifère qui défiait les dinosaures
Les plus grandes empreintes retrouvées mesurent 11,4 centimètres de long sur 13,4 centimètres de large, avec une foulée d’environ 40 centimètres entre chaque pas. Des chiffres qui, mis bout à bout, permettent d’estimer la taille de l’animal responsable : environ 1,55 mètre de long, soit à peu près le gabarit d’un grand chien ou d’un puma. Un détail qui change radicalement la perspective, tant l’image d’Épinal du petit mammifère apeuré, se faufilant entre les pattes des dinosaures pour survivre, reste ancrée dans l’imaginaire collectif.
Ce gabarit est d’autant plus remarquable qu’il représente environ le double des précédents records connus pour des mammifères de cette période. La Formation Botucatu n’en était d’ailleurs pas à son coup d’essai : deux autres espèces de taille notable, Aracoaraichnium leonardii et Brasilichnium anaiti, y avaient déjà été décrites quelques années plus tôt. Ce site semble donc avoir constitué un véritable foyer favorable au développement de mammifères de belle taille, bien loin de l’image d’un Mésozoïque uniformément dominé par des créatures minuscules.
Pourquoi aucun grand prédateur ne rôdait dans ce coin du Gondwana
Une question s’impose naturellement : comment un mammifère a-t-il pu atteindre une telle taille à une époque où les dinosaures carnivores régnaient sur la plupart des écosystèmes terrestres ? Une piste avancée serait l’absence de grands dinosaures prédateurs dans cette portion particulière du Gondwana, l’ancien supercontinent qui regroupait notamment l’Amérique du Sud et l’Afrique actuelles. Sans menace directe venue du sommet de la chaîne alimentaire, certains mammifères auraient pu profiter de conditions plus favorables pour croître sans être immédiatement éliminés par la sélection naturelle.
Il faut toutefois rester prudent : les conditions de préservation du site, marquées par un substrat peu cohésif, limitent fortement les détails anatomiques visibles sur les empreintes. Impossible, par exemple, de connaître précisément le régime alimentaire de cet animal ou son poids exact. Ce que l’on sait, en revanche, c’est que ces traces ont été classées dans la famille des empreintes appelée Chelichnopodidae, une catégorie qui regroupe désormais un peu plus de diversité grâce à cette découverte, sans pour autant révéler l’identité précise de son auteur.
Un géant sans nom : ce que ces traces changent à l’histoire des mammifères
Faute de restes squelettiques, l’animal qui a laissé ces empreintes dans les dunes fossilisées de Botucatu n’a pas encore reçu de nom scientifique. Un comble pour ce qui serait pourtant le plus grand mammifère jamais recensé pour cette période de l’ère des dinosaures. Ce géant anonyme reste, pour l’instant, réduit à quatre marques dans la roche et une foulée mesurée au centimètre près.
Mais l’absence de nom ne diminue en rien la portée de cette découverte. Elle vient remettre en cause l’idée dominante selon laquelle les mammaliaformes du Mésozoïque étaient, dans leur grande majorité, de petite taille. Tout indique au contraire que des tailles corporelles importantes seraient apparues plus tôt et plus fréquemment qu’on ne le pensait jusqu’ici chez ces ancêtres lointains des mammifères modernes. Une nuance qui pourrait sembler technique, mais qui pèse lourd dans la compréhension des grandes trajectoires évolutives de notre propre lignée.
Reste que l’histoire de ce mammifère sans nom est loin d’être close. Peut-être qu’un jour, un fossile plus complet permettra enfin de mettre un visage sur ces quatre orteils fossilisés dans les dunes du Brésil. En attendant, cette découverte rappelle une chose essentielle : les dinosaures n’ont peut-être pas eu le monopole de la démesure durant cette période, et d’autres surprises de taille sommeillent sans doute encore sous le sable ancien du Gondwana.


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