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Dans le Yorkshire se dressent depuis 4 000 ans trois piliers de 25 tonnes qu’aucune carrière voisine n’a fournis

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Imaginez une équipe de bâtisseurs qui dispose d’une carrière de bonne qualité à moins de quinze kilomètres de son chantier, et qui décide pourtant d’aller chercher sa matière première ailleurs, plus loin, dans un terrain nettement plus accidenté. Voilà pourtant ce qui semble s’être produit il y a environ 4 000 ans dans la campagne du North Yorkshire, où trois piliers de pierre colossaux se dressent encore aujourd’hui sans qu’aucune carrière voisine ne puisse revendiquer leur paternité. Un casse-tête géologique qui en dit long sur les priorités très particulières des sociétés néolithiques britanniques.

À retenir

  • Les analyses de grains de surface révèlent que les pierres proviennent de Brimham Rocks, à 18 km, et non de Plumpton Rocks, à 13 km, comme on le pensait auparavant.
  • Chaque pierre pèse plus de 25 tonnes, ce qui implique une extraction, un transport et une organisation humaine considérables sur ce terrain accidenté.
  • Ce choix délibéré d'une source plus éloignée et difficile suggère que des motivations esthétiques, symboliques ou rituelles primaient sur la simple efficacité pratique, un phénomène comparable à celui observé à Stonehenge.

Trois géants de pierre plantés dans la campagne du Yorkshire

Trois géants de pierre plantés dans la campagne du Yorkshire Un croquis représentant à quoi les Flèches du Diable auraient pu ressembler, dessiné en 1778.
Crédit : © John Feary/The Trustees of the British Museum via Wikimedia Commons (domaine public)

Près de la petite ville de Boroughbridge, dans le North Yorkshire, se dresse un alignement mégalithique connu sous le nom de Flèches du Diable. À l’origine, l’ensemble s’étendait sur 179 mètres selon un axe nord-nord-ouest/sud-sud-est, mais seules trois pierres verticales ont survécu jusqu’à nous. La plus haute, au sud, culmine à 6,9 mètres, la centrale atteint 6,7 mètres, tandis que celle du nord, plus modeste, s’élève à 5,5 mètres. Une quatrième pierre aurait existé non loin de la pierre centrale, mais elle a disparu bien avant que les premiers relevés archéologiques modernes ne soient réalisés.

La légende locale, elle, préfère une explication plus spectaculaire : ces blocs seraient les javelots que le diable, juché sur la colline de Howe Hill, aurait lancés sur une ville voisine. Une belle histoire, mais la réalité est tout aussi fascinante puisque ces monolithes auraient été mis en place il y a environ 4 000 ans, probablement pour servir de lieu de rassemblement lors de cérémonies rituelles.

Plumpton Rocks, le suspect qui n’a jamais livré la marchandise

Pendant longtemps, les chercheurs ont eu une explication toute trouvée pour l’origine de ces pierres. À en juger par leur apparence, tout laissait penser qu’elles provenaient de Plumpton Rocks, un site situé à environ 13 kilomètres de Boroughbridge. La distance était déjà considérable pour des bâtisseurs de l’époque, mais elle restait dans l’ordre du plausible.

Ce scénario avait le mérite de la simplicité : une source relativement proche, une roche de qualité suffisante, et donc une logique de moindre effort qui correspondait à ce que l’on imagine des chantiers préhistoriques. Sauf que cette hypothèse, aussi séduisante soit-elle, ne résistait pas à un examen plus poussé de la composition des roches elles-mêmes.

Brimham Rocks : la piste que personne n’avait envisagée

Des analyses récentes menées sur les grains de surface des Flèches du Diable ont livré un résultat inattendu. Ces grains sont directement liés à un autre affleurement rocheux, celui de Brimham Rocks, situé cette fois à environ 18 kilomètres de Boroughbridge. Autrement dit, les bâtisseurs auraient délaissé la source la plus proche pour aller chercher leur matériau plus loin encore, dans un terrain nettement plus difficile d’accès.

Ce constat change complètement la manière dont on peut comprendre ce chantier. Il ne s’agissait visiblement pas d’un choix dicté par la proximité ou la facilité, mais d’une sélection délibérée, effectuée dans un paysage exigeant. Chaque pierre pesant plus de 25 tonnes, leur extraction puis leur transport sur une telle distance auraient nécessité une organisation minutieuse, une coordination humaine importante et un savoir-faire technique que l’on a parfois tendance à sous-estimer lorsqu’on pense aux sociétés néolithiques.

25 tonnes, 18 kilomètres, zéro logique apparente : ce que révèle vraiment ce chantier

Si l’on cherche une explication purement pratique à ce choix, on tourne rapidement en rond. L’efficacité et la commodité ne semblent tout simplement pas avoir compté parmi les priorités des bâtisseurs de l’époque. Tout indique au contraire que ces communautés allaient chercher leur pierre bien au-delà du strict nécessaire, que ce soit pour des raisons esthétiques, pour la qualité particulière de la roche, ou pour une signification plus profonde, liée au paysage lui-même et à des croyances partagées.

Ce genre de comportement n’est d’ailleurs pas isolé. Stonehenge, dans le sud de l’Angleterre, offre un exemple encore plus vertigineux : sa pierre d’autel centrale proviendrait d’un site situé à 700 kilomètres de là, dans le nord-est de l’Écosse. Comparées à cette distance, les 18 kilomètres séparant les Flèches du Diable de Brimham Rocks paraissent presque modestes, mais le principe reste le même : le paysage et sa symbolique semblaient compter au moins autant que la simple disponibilité de la matière première.

Reste à comprendre comment, concrètement, ce transport a pu être organisé, et à quel moment précis ces pierres ont quitté Brimham Rocks pour rejoindre leur emplacement actuel. Des fouilles complémentaires sur les deux sites pourraient à l’avenir éclairer ces zones d’ombre et préciser la nature exacte du lien qui unit ces deux lieux.

Ce que révèlent surtout les Flèches du Diable, c’est à quel point les repères que l’on prête spontanément aux sociétés préhistoriques, notamment celui de la simplicité et de l’économie de moyens, méritent d’être reconsidérés. À une époque où chaque geste devait se payer en heures de travail et en efforts physiques considérables, choisir la pierre la plus lointaine plutôt que la plus proche n’a rien d’anodin. Reste une question qui continue de résonner à travers les siècles : qu’est-ce qui pouvait bien valoir, aux yeux de ces bâtisseurs, un tel détour ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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