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Dans le ventre d’une montagne allemande dorment depuis 1945 des galeries où 60 000 déportés montaient des fusées

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En cette rentrée où les amateurs de tourisme mémoriel reprennent leurs valises pour l’Allemagne, un site reste étrangement absent des circuits classiques, alors qu’il concentre à lui seul l’une des pages les plus sombres du génie industriel nazi. Sous un massif calcaire de Thuringe dorment des kilomètres de galeries où des dizaines de milliers d’hommes ont été réduits en esclavage pour fabriquer les premières armes de la guerre moderne. Ce lieu, longtemps resté dans l’ombre de l’Histoire, mérite qu’on s’y attarde.

À retenir

  • Après le bombardement de Peenemünde en août 1943, les nazis ont transféré la production des fusées V1 et V2 dans les galeries souterraines du Kohnstein pour les protéger des raids alliés.
  • Le camp de concentration de Mittelbau-Dora, annexe de Buchenwald, a fourni la main-d’œuvre forcée de ce complexe, où au moins 20 000 des 60 000 déportés sont morts d’épuisement, de maladies ou d’exécutions.
  • Après la découverte du site par les Américains en 1945, l’opération Paperclip a permis d’exfiltrer scientifiques et matériel vers les États-Unis, avant que les galeries ne soient murées puis partiellement rouvertes au public en 1995.

Sous le Kohnstein, une usine que personne ne devait jamais voir

Des galeries entières creusées dans une montagne allemande ont produit les fusées V2 pendant que 60 000 déportés y survivaient, invisibles au monde extérieur. Ce chiffre, à lui seul, donne le vertige : imaginer une ville entière de prisonniers travaillant jour et nuit dans les entrailles d’une montagne, à l’abri des regards et des bombardiers alliés, pour bâtir les armes censées changer le cours du conflit. Le nom de ce lieu, Mittelwerk, reste pourtant largement méconnu du grand public français, alors qu’il incarne l’un des paradoxes les plus glaçants du vingtième siècle : celui d’une prouesse technologique née dans l’horreur absolue.

Niché près de Nordhausen, en Thuringe, le site n’a rien d’une usine ordinaire. Il s’agit d’un réseau de tunnels creusés à même la roche, où des ouvriers forcés ont assemblé les tristement célèbres V1 et V2, les premiers missiles de croisière et fusées balistiques de l’histoire. Ce qui frappe encore aujourd’hui, c’est à quel point ce complexe a été pensé pour rester secret, invisible, presque irréel aux yeux du reste du monde.

Pourquoi Hitler a choisi d’enterrer son arme secrète dans la roche

Tout bascule dans la nuit du 17 au 18 août 1943, lorsque l’aviation britannique frappe durement le site d’essai de Peenemünde, sur la côte baltique, où les ingénieurs allemands développaient leurs fusées depuis plusieurs années. Le message est clair pour le régime nazi : aucun site de production à l’air libre ne peut plus être considéré comme sûr. Il faut trouver une parade, et vite.

La réponse se trouve à quelques centaines de kilomètres de là, dans le massif du Kohnstein, un mont culminant à 335 mètres dans le Südharz thuringien. Ce relief karstique, riche en gisements d’anhydrite et de gypse, était déjà creusé de galeries datant de l’exploitation minière. Les autorités nazies y voient immédiatement une opportunité : une montagne suffisamment épaisse pour absorber n’importe quel bombardement, et des tunnels déjà existants qu’il suffirait d’agrandir. C’est ainsi que naît le Mittelwerk, littéralement l’usine du milieu, dirigée par l’ingénieur Arthur Rudolph. La production de V2 se concentre alors dans les tunnels numérotés de 21 à 42, avant qu’un contrat signé en août 1944 n’y ajoute également la fabrication du V1. La profondeur des galeries garantit une protection quasi totale face aux raids aériens, tout en isolant complètement le programme du regard extérieur, y compris de la population allemande elle-même.

Photo prise à l'occasion de l'inspection de militaires américains de l'armée de l'air dans le complexe souterrain de Dora Mittelwerk, après la libération du camp en 1945.Crédit : Auteur Inconnu
Photo prise à l’occasion de l’inspection de militaires américains de l’armée de l’air dans le complexe souterrain de Dora Mittelwerk, après la libération du camp en 1945.

Dora, l’enfer souterrain où l’on mourait pour construire des fusées

Mais cette forteresse industrielle n’a rien d’un exploit d’ingénierie ordinaire : elle repose entièrement sur le travail forcé. Dès août 1943, le camp de concentration de Mittelbau-Dora est créé, annexe du sinistre camp de Buchenwald, pour fournir la main-d’œuvre nécessaire. Environ 60 000 détenus seront transférés dans ce système concentrationnaire au fil de la guerre, principalement des prisonniers politiques, des résistants issus de toute l’Europe occupée et des prisonniers de guerre.

Les premiers mois sont particulièrement effroyables : les déportés vivent littéralement dans les galeries, sans jamais revoir la lumière du jour, dormant à même la roche au milieu de la poussière toxique dégagée par le percement des tunnels, sans installations sanitaires dignes de ce nom. Les cadences de travail imposées sous la surveillance de la SS sont inhumaines, et la moindre défaillance physique pouvait être fatale. Le bilan est glaçant : au moins 20 000 personnes ont perdu la vie dans ces conditions, entre épuisement, maladies, exécutions et sabotages réprimés dans le sang. Un chiffre qui dépasse, à lui seul, le nombre de victimes directement causées par les tirs de V1 et de V2 sur les populations civiles visées. C’est là le paradoxe le plus tragique de Mittelwerk : les armes construites à Dora ont fait davantage de morts parmi ceux qui les fabriquaient que parmi ceux qu’elles étaient censées frapper.

Des galeries murées mais jamais effacées de l’Histoire

Lorsque les troupes américaines découvrent le site en 1945, elles tombent sur un complexe industriel d’une ampleur inédite, encore rempli de pièces détachées de fusées. S’engage alors une véritable course contre la montre : avant que l’armée soviétique ne prenne possession de la zone, les Américains organisent le transfert discret de matériel, de documents techniques et surtout de scientifiques allemands vers les États-Unis, dans le cadre de ce qui sera connu sous le nom d’opération Paperclip. Arthur Rudolph lui-même poursuivra sa carrière outre-Atlantique, contribuant plus tard aux programmes spatiaux américains.

Une fois les Soviétiques installés dans la région, une grande partie des galeries est murée, comme pour sceller définitivement ce chapitre honteux de l’histoire industrielle allemande. Le site reste ainsi figé, presque oublié, pendant des décennies. Il faut attendre 1995 pour qu’un tunnel d’accès soit spécialement construit, permettant enfin aux visiteurs de pénétrer dans une petite portion du complexe, entre l’ancienne entrée du tunnel B et celle du tunnel A. Trois chambres transversales et un tronçon de galerie peuvent aujourd’hui être parcourus, sous la gestion du mémorial de Mittelbau-Dora, à l’ouest de Nordhausen. À l’entrée du tunnel historique A, une maquette en acier rappelle l’évolution du site, depuis un simple dépôt de carburant de la Wehrmacht jusqu’à cette usine d’armement souterraine tentaculaire, dont seule une infime partie reste accessible au public.

Ce que Mittelwerk continue de nous apprendre sur la guerre et la mémoire

De la stratégie militaire qui a poussé le régime nazi à s’enterrer sous une montagne, à l’horreur vécue au quotidien par les déportés, en passant par le devenir ambigu du site après 1945, l’histoire de Mittelwerk résume à elle seule les contradictions les plus vertigineuses du vingtième siècle. Un lieu où le progrès technologique le plus avancé de son époque, celui qui ouvrira plus tard la voie à la conquête spatiale, s’est construit sur les cadavres de ceux qui l’ont rendu possible.

Ces galeries murées, aujourd’hui partiellement rouvertes à la visite, ne demandent qu’une chose : ne pas être oubliées. Elles rappellent qu’aucune avancée scientifique ne devrait jamais faire abstraction du prix humain qui l’a rendue possible. À l’heure où l’on célèbre volontiers les prouesses spatiales héritières, directement ou non, de ces recherches, peut-être est-il temps de se demander combien de ces récits d’innovation dissimulent encore, quelque part sous la roche, une part d’ombre que l’on préfère ne pas regarder en face.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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