Dans la plaine agricole de Seine-et-Marne, entre les communes de Seine-Port, Cesson et Boissise-la-Bertrand, des pylônes métalliques percent l’horizon depuis plus d’un siècle. Son antenne était portée par onze pylônes de 250 mètres et cinq mats de 180 mètres. Depuis la route, on les aperçoit sans jamais savoir à quoi ils servent : aucun panneau, aucune explication, juste ces silhouettes métalliques qui dominent les champs de blé et de betteraves.
Le site n’a pourtant rien d’anodin. Il s’agit à sa construction en 1920 de l’émetteur le plus puissant au monde. Une prouesse technique pensée pour affranchir la France de sa dépendance aux câbles sous-marins étrangers et lui permettre de communiquer directement avec son empire colonial, sans passer par Londres ou par des compagnies privées anglo-saxonnes.
À retenir
- Pourquoi des pylônes de 250 mètres dominent-ils cette plaine sans aucune explication visible ?
- Comment la première émission radiophonique française a-t-elle été diffusée depuis ce champ en 1921 ?
- Quel secret militaire justifie que ce domaine reste hermétiquement fermé au public depuis des décennies ?
Sommaire
- Un chantier pharaonique pour parler au monde entier
- Un château vendu, occupé, puis repris par la Marine
- Un site toujours verrouillé, entre sous-marins et satellites
Un chantier pharaonique pour parler au monde entier
Tout commence avec la convention signée en octobre 1920 entre l’État et la Compagnie générale de télégraphie sans fil. La Compagnie Radio-France se voit confier l’exploitation d’un centre radioélectrique capable de couvrir la planète entière. Le résultat dépasse l’imagination de l’époque : des mâts géants, des antennes tendues sur des centaines de mètres, un dispositif si impressionnant qu’il devient une vitrine diplomatique. Le centre de Sainte-Assise, avec ses immenses pylônes haubanés, était un lieu de visite où le président de la République accompagnait, pour les impressionner, les souverains étrangers comme le négus d’Éthiopie, les rois du Siam ou de Roumanie.
C’est aussi depuis ce coin de campagne francilienne qu’a été écrite une page de l’histoire des médias. En novembre 1921, y fut réalisée à titre expérimental la première émission radiophonique française au moyen d’un émetteur grandes ondes de 1 kW, où la cantatrice Yvonne Brothier interpréta plusieurs morceaux. Un siècle plus tard, difficile d’imaginer que la radio française telle qu’on la connaît est née dans ce même champ, à quelques mètres des pylônes actuels.
Un château vendu, occupé, puis repris par la Marine
Le domaine ne se résume pas à ses antennes. Autour du château qui lui donne son nom s’étend une propriété de plusieurs centaines d’hectares, longtemps terre agricole avant de devenir un enjeu stratégique national. En 1922, Charles-Louis de Beauvau-Craon vendit le domaine à la Cie Radio France, d’où l’installation d’une station émettrice et la présence actuelle d’antennes significatives. Le château change alors de vocation : de résidence aristocratique, il devient le cœur administratif d’une installation militaro-industrielle.
La Seconde Guerre mondiale ne l’épargne pas, mais l’épreuve tourne à son avantage. Pendant la seconde guerre mondiale, l’émetteur de Sainte-Assise est occupé par la Marine allemande pour communiquer avec ses sous-marins et n’est victime d’aucun bombardement. Paradoxe frappant : l’un des sites les plus stratégiques de France traverse le conflit sans une égratignure, quand tant d’infrastructures alentour sont rasées. Après la Libération, l’administration des Postes reprend la main, avant qu’un nouveau tournant décisif ne survienne des décennies plus tard. En 1991, une parcelle du domaine de Sainte-Assise est vendue à la Marine Nationale et devient un territoire militaire.
Un site toujours verrouillé, entre sous-marins et satellites
Depuis, Sainte-Assise appartient à un monde à part, celui des transmissions ultra-sensibles. Le centre de transmissions marine, inauguré en 1998, est chargé de communiquer avec les sous-marins en plongée, et une compagnie entière de fusiliers marins patrouille sur le terrain. Concrètement, ce sont des ondes très longues, capables de traverser l’eau de mer sur plusieurs mètres de profondeur, qui permettent à Paris de garder le contact avec ses sous-marins nucléaires lanceurs d’engins. Une mission qui explique à elle seule pourquoi le domaine reste fermé au public : on ne visite pas un site qui garantit la dissuasion nucléaire française.
Le paysage a tout de même légèrement changé avec le temps. En décembre 2000, trois pylônes inutilisés de 180 mètres ont été démontés, allégeant une silhouette devenue trop dense pour les besoins actuels. Une partie du terrain a même changé complètement de destination : une partie du site est un terrain militaire appartenant à la Marine nationale, une autre devient en 2009 la réserve naturelle régionale des bruyères de Sainte-Assise. Sur cette portion protégée, la lande à bruyères a repris ses droits là où crépitaient autrefois les ondes.
À quelques centaines de mètres des pylônes militaires, un autre acteur exploite désormais le ciel de Sainte-Assise. Globecast, filiale d’Orange, est propriétaire du téléport de Sainte-Assise, situé sur un second site à proximité, qui sert de support à de multiples antennes paraboliques de grandes dimensions assurant l’émission de signaux vidéo et audio pour la diffusion par satellite de services de télévision et de radio. Deux histoires parallèles cohabitent donc sur cette même plaine : celle, secrète, des communications sous-marines, et celle, plus banale, des programmes télé qui transitent chaque jour par satellite avant d’arriver dans les foyers français.
Sources : envelopmer.blogspot.com | archives.seine-et-marne.fr


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