Sur la presqu’île de Keroman, à Lorient, se dresse depuis 1941 un ensemble de béton armé dont les toitures atteignent jusqu’à sept mètres et demi d’épaisseur, sorti quasi intact d’une guerre qui a rasé la ville tout autour. Trois blocs, baptisés K1, K2 et K3, forment cette masse grise que ni les bombardiers alliés ni, plus tard, les bulldozers de la reconstruction n’ont réussi à faire disparaître. L’un abrite aujourd’hui un musée. Les autres accueillent des chantiers navals, des entreprises nautiques et même une ferme solaire urbaine.
À retenir
- Un million de mètres cubes de béton coulés en 22 mois : comment les Allemands ont érigé une forteresse indestructible
- 60 000 bombes larguées en vain : pourquoi la cible s’en est tirée quand toute la ville brûlait
- 31 millions d’euros d’économies : comment on transforme une ruine militaire en succès économique
Sommaire
- Un chantier titanesque commandé par Dönitz
- Une carapace que les bombes n’ont jamais réussi à percer
- Trop coûteux à raser, réinventé en pôle économique
Un chantier titanesque commandé par Dönitz
Tout commence à l’été 1940. La Kriegsmarine cherche des ports sur l’Atlantique pour ses U-Boote, et l’amiral Karl Dönitz jette son dévolu sur Lorient, dont l’arsenal est encore intact et la position jugée stratégique pour la bataille de l’Atlantique. Les premiers sous-marins allemands entrent dans le port dès juillet 1940, mais les installations existantes se révèlent vite insuffisantes face aux bombardements britanniques.
La décision est alors prise de construire, à marche forcée, une véritable forteresse. Entre février 1941 et janvier 1943, 15 000 ouvriers construisent successivement trois vastes blocs bétonnés aux dimensions impressionnantes : 130 mètres de côté et 18,5 mètres de haut pour les blocs Keroman I et Keroman II, avec des toits de 3,5 mètres d’épaisseur. Le troisième bloc, plus tardif, dépasse encore ces proportions : 170 mètres de long et 122 mètres de large, avec une épaisseur de toit de 7,5 mètres. Au total, le tout a nécessité le travail de 15 000 personnes et le coulage de près d’un million de mètres cubes de béton, soit l’équivalent d’un cube capable d’engloutir plusieurs immeubles parisiens. La base, une fois achevée, s’étend le long du Ter en trois blocs, deux à sec et un à flot, capables à l’origine d’abriter 25 sous-marins.
Une carapace que les bombes n’ont jamais réussi à percer
La Royal Air Force ne va pourtant pas rester les bras croisés. Entre la mi-janvier et la mi-février 1943, les bombardiers britanniques lâchent en vain, sur la ville, plus de 4 000 tonnes de bombes pour essayer de détruire la base. Le résultat est terrible pour Lorient, dont le centre-ville est pulvérisé, mais dérisoire pour la base elle-même. Environ 60 000 bombes sont lancées sur l’installation, dont 10 % n’explosent pas, sans jamais parvenir à entamer sérieusement les toitures. Pour le bloc K3, le plus grand des trois, les ingénieurs allemands avaient même conçu un système redoutable d’efficacité : équipé d’un double toit, le toit inférieur se composait de 3,5 mètres de béton armé alors que la partie supérieure était constituée avec des poutres de même épaisseur, avec entre les deux couvertures un espace vide d’un mètre. Une bombe qui explosait dans cet interstice perdait l’essentiel de sa puissance avant d’atteindre le cœur du bunker.
Le paradoxe est frappant, et il continue de fasciner les historiens : la ville de Lorient, elle, est détruite à plus de 80 % par ces mêmes bombardements, quand la cible visée, elle, tient bon. Un mastodonte qui a survécu à la guerre en laissant le reste de la cité en ruines. Ironie de l’histoire, ce sont finalement les Français eux-mêmes, avec la Marine nationale, qui investissent les lieux dès la Libération, en état de marche.
Trop coûteux à raser, réinventé en pôle économique
Après-guerre, la question de l’avenir de ce colosse encombrant se pose forcément. Raser un tel volume de béton armé, ancré dans le sol et truffé d’acier, représente un défi technique et financier considérable. La démolition de ces structures aurait été d’un coût exorbitant pour les collectivités, avec une estimation des autorités locales de 31 millions d’euros pour la seule base sous-marine de Lorient, sans parler des contraintes techniques. L’ancien maire de Lorient, Norbert Métairie, ne mâche pas ses mots sur le sujet : la démolition, envisagée par certains, était « excessivement coûteuse et une ineptie sur le plan patrimonial ».
Face à cette impasse, une autre logique s’impose progressivement. Face à cette impossibilité, les municipalités s’orientent vers une autre solution : la réutilisation. À partir des années 2000, l’ancienne base militaire de Lorient est reconvertie avec succès. La Marine nationale quitte définitivement les lieux en 1997, ouvrant la voie à une reconversion tous azimuts. Aujourd’hui, dans les alvéoles autrefois conçues pour abriter des U-Boote, on trouve des chantiers navals spécialisés dans les matériaux composites, une base logistique pour un fabricant d’équipements nautiques, un port à sec de plusieurs centaines de places et même, sur le toit du bloc K2, l’une des plus grandes fermes photovoltaïques urbaines de France. L’ancienne base militaire accueille désormais un très important pôle économique, touristique et nautique où prennent place la Cité de la Voile Éric Tabarly, le sous-marin Flore et son musée, le musée sous-marin du Pays de Lorient, le pôle Course au large, des salles de concerts de musiques actuelles comme l’Hydrophone.
Un détail amuse encore les guides qui font visiter le site : contrairement à ce que son nom laisse penser, l’endroit n’est pas une « base sous-marine » mais une « base de sous-marins », entièrement construite au-dessus de l’eau. Un quatrième bloc, le K4, avait d’ailleurs été mis en chantier par les Allemands dès l’été 1943 mais n’a jamais été achevé, laissant à jamais inachevée l’ambition démesurée d’une forteresse censée abriter encore davantage de submersibles.
Sources : patrimoine.lorient.bzh | la-flore.fr | cheminsdememoire.gouv.fr


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