Jusqu’en juin 2019, l’un des piliers de la dissuasion nucléaire américaine reposait sur une technologie que la plupart des internautes ont oubliée depuis vingt ans : la disquette 8 pouces. Dans les centres de lancement enterrés sous les plaines du Wyoming, du Nebraska ou du Montana, un système baptisé SACCS (Strategic Automated Command and Control System) transmettait les ordres présidentiels aux missiles balistiques intercontinentaux Minuteman en s’appuyant sur ce support de stockage apparu dans les années 1970. Un rapport du Government Accountability Office (GAO), l’organisme d’audit du Congrès américain, avait révélé le problème dès 2016, sans que la correction n’intervienne avant trois ans supplémentaires.
À retenir
- Quel système informatique pilotait les arsenaux nucléaires les plus puissants du monde ?
- Pourquoi l’armée américaine a-t-elle attendu trois ans avant de remplacer une technologie jugée dangereuse ?
- Quel paradoxe a protégé ce système pendant quarante ans d’exploitation ?
Sommaire
- Un ordinateur des années 1970 aux commandes du feu nucléaire
- Le rapport qui a sonné l’alarme
- Vieux, mais invulnérable : le paradoxe de la sécurité
- La bascule silencieuse de l’été 2019
Un ordinateur des années 1970 aux commandes du feu nucléaire
Le SACCS n’est pas un gadget périphérique. le rapport disait qu’il « coordonne les fonctions opérationnelles des forces nucléaires américaines, telles que les missiles balistiques intercontinentaux, les bombardiers nucléaires et les avions ravitailleurs ». Concrètement, ce réseau transmet les messages d’action d’urgence, les fameux ordres de lancement, depuis les centres de commandement jusqu’aux silos disséminés dans le Midwest américain. Le système, autrefois appelé Strategic Air Command Digital Network (SACDIN), s’appuyait sur des ordinateurs IBM Series/1 installés par l’Air Force sur les sites de missiles Minuteman II dans les années 1960 et 1970.
Le grand public découvre cette réalité en 2014, lors d’un reportage de l’émission américaine 60 Minutes. Une caméra s’attarde alors sur ces disquettes énormes, aujourd’hui reléguées aux musées de l’informatique, qui pilotaient pourtant l’arsenal le plus destructeur jamais conçu. L’anecdote a de quoi surprendre : à l’époque, un opérateur du système résumait la situation avec une formule qui a fait le tour du web, évoquant « l’équipement ancien, l’un des ordinateurs qui recevrait un ordre de lancement du président… il utilise des disquettes, les vieux modèles, les grosses ».
Le rapport qui a sonné l’alarme
Deux ans après ce reportage télévisé, c’est un document beaucoup moins spectaculaire, un audit budgétaire du GAO publié en mai 2016, qui pose le premier chiffre officiel sur la table. Le rapport indiquait que le Strategic Automated Command and Control System fonctionnait sur un ordinateur IBM Series/1, datant des années 1970, et utilisait des disquettes de huit pouces pour gérer des armements comme les missiles balistiques intercontinentaux, les bombardiers nucléaires et les avions ravitailleurs. Le constat ne s’arrêtait pas à l’anecdote technologique : l’agence alertait sur le fait que le Pentagone comptait parmi plusieurs agences fédérales dont les systèmes informatiques dépendaient de « langages logiciels obsolètes et de pièces matérielles non prises en charge », certaines vieilles d’« au moins 50 ans ».
Le coût de fonctionnement de cette antiquité n’était pas négligeable. Selon le rapport du GAO, le SACCS coûtait 5,6 millions de dollars en 2016 pour 175 utilisateurs répartis dans les forces armées américaines, et son coût total sur l’ensemble de son cycle de vie, censé s’achever vers 2030, était estimé à environ 135 millions de dollars. Face à ces constats, le Pentagone s’était engagé sur un calendrier précis. Le rapport de 2016 sur les systèmes informatiques fédéraux vieillissants indiquait que le Pentagone prévoyait de « mettre à jour ses solutions de stockage de données, ses processeurs d’extension de ports, ses terminaux portables et ses terminaux de bureau d’ici la fin de l’exercice fiscal 2017 », avec un remplacement complet du système chiffré à 60 millions de dollars et prévu pour l’exercice fiscal 2020. Autant dire que l’échéance a largement dérapé, la bascule effective n’intervenant qu’à la mi-2019.
Vieux, mais invulnérable : le paradoxe de la sécurité
Pourquoi avoir attendu si longtemps pour changer un système aussi archaïque ? La réponse tient en une phrase, répétée par plusieurs responsables militaires interrogés au fil des années : l’obsolescence protège. Le lieutenant-colonel Jason Rossi, qui commandait l’escadron chargé d’entretenir le SACCS, résumait la logique ainsi : « je plaisante en disant que c’est le système informatique le plus ancien de l’Air Force, mais c’est son âge qui lui donne cette sécurité. On ne peut pas pirater quelque chose qui n’a pas d’adresse IP. C’est un système très particulier. Il est vieux et il est très bon ».
Cette absence de connexion à Internet rendait, sur le papier, toute intrusion à distance impossible. Le revers de la médaille se mesurait en heures de travail manuel : quand un microcircuit lâchait, il fallait souvent réparer la pièce à la main, parfois pendant des heures sous un microscope, faute de pièce de remplacement disponible. Un savoir-faire de plus en plus rare, porté par des techniciens civils, à mesure que les jeunes militaires grandissaient avec des interfaces tactiles plutôt qu’avec des fers à souder.
La bascule silencieuse de l’été 2019
Le changement a fini par arriver, sans tambour ni trompette. Le passage aux nouvelles technologies s’est achevé en juin 2019, mais n’a pas été largement médiatisé à l’époque ; c’est le site spécialisé C4ISRNET qui l’a révélé la semaine suivante. Un porte-parole de l’Eighth Air Force précisait alors la nature de l’opération : « l’Air Force a achevé le remplacement des lecteurs de disquettes vieillissants du SACCS par une solution de stockage numérique à semi-conducteurs hautement sécurisée en juin », un effort qui « a augmenté de façon exponentielle la capacité de stockage des messages et les temps de réponse des opérateurs pour la réception et le traitement des messages critiques de commandement et de contrôle nucléaire ».
Le système lui-même, lui, n’a pas disparu : seul son support de stockage a changé. Le SACCS continue de tourner, désormais sur des composants plus modernes, mais reste isolé de tout réseau extérieur, cette fameuse absence d’adresse IP qui faisait sa force. Vingt ans après l’arrêt de la production des lecteurs 8 pouces dans le commerce, ce sont donc des militaires américains qui en ont détenu, sans le revendiquer, l’un des tout derniers parcs actifs au monde, quelque part sous les plaines du Midwest.
Sources : en.wikipedia.org | securityaffairs.com


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