En juillet 1991, dans un laboratoire de Pune, une machine composée de 64 processeurs s’allume pour la première fois et atteint le seuil symbolique du gigaflops. Son nom : PARAM 8000. Son histoire commence quelques années plus tôt par un refus américain, celui de vendre à l’Inde un supercalculateur Cray X-MP. Ce qui aurait pu être un simple contretemps diplomatique s’est transformé en l’un des projets technologiques les plus audacieux jamais menés par un pays alors classé « en développement ».
À retenir
- Pourquoi les États-Unis ont-ils vraiment bloqué la vente du Cray à l’Inde en 1987?
- Comment l’Inde a-t-elle construit un supercalculateur compétitif en seulement trois ans avec un budget serré?
- Quel détail crucial révèle que l’indépendance technologique indienne de 1991 était moins complète qu’on ne l’a cru?
Sommaire
- Le refus qui a tout déclenché
- Trois ans, 300 millions de roupies, un pari presque fou
- De Pune à Moscou, Berlin et Londres
Le refus qui a tout déclenché
L’histoire démarre par un blocage administratif aux conséquences considérables. En 1987-1988, les États-Unis ont bloqué la vente d’un supercalculateur Cray X-MP à l’Inde, invoquant la crainte que la machine puisse être détournée vers la conception de missiles et d’armes nucléaires, dans le cadre du Coordinating Committee for Multilateral Export Controls (COCOM). Les autorités occidentales craignaient qu’un tel outil de calcul, capable de simuler des phénomènes physiques complexes, ne serve à accélérer des programmes militaires sensibles plutôt que la météorologie ou la recherche civile.
La réponse indienne ne s’est pas fait attendre. Le gouvernement indien, sous le Premier ministre Rajiv Gandhi, a créé le Centre for Development of Advanced Computing (C-DAC) en 1988 sous le Département de l’électronique, avec pour mandat explicite de construire un ordinateur parallèle indigène. Le nom du futur programme n’est pas choisi au hasard : l’acronyme PARAM dérive du mot sanskrit signifiant « suprême », et « machine parallèle ». Une manière de transformer une humiliation technologique en revanche symbolique.
Trois ans, 300 millions de roupies, un pari presque fou
À la tête de l’aventure, un homme : Vijay Bhatkar. Face à Rajiv Gandhi qui l’interroge sur le coût du projet, sa réponse tient lieu de manifeste. Interrogé sur le budget nécessaire, Bhatkar avait répondu que l’ensemble de l’effort, incluant la construction d’une institution, le développement de la technologie, la mise en service et l’installation du premier supercalculateur indien, coûterait moins cher qu’un Cray. L’argument a convaincu : satisfait, le Premier ministre a donné son feu vert au projet. Le budget final tourne autour de 300 millions de roupies, selon plusieurs sources qui évoquent un fonds initial de 300 000 000 et une durée de trois ans.
Le calendrier, lui, tient du miracle administratif. La chronologie est simple : en 1986 la commission est formée, en mars 1988 le C-DAC est créé, en juillet 1991 le PARAM 8000 est opérationnel, soit trois ans entre le lancement formel et une machine gigaflops achevée. Pour un projet public dans un pays où l’industrie informatique domestique était encore balbutiante, la rapidité d’exécution a de quoi surprendre encore aujourd’hui.
Sur le plan technique, l’équipe a fait un choix pragmatique plutôt qu’héroïque : plutôt que de tenter de réinventer une architecture vectorielle façon Cray, elle a misé sur le calcul massivement parallèle. Architecturalement, il s’agissait d’un ordinateur parallèle classique à mémoire distribuée, de type MIMD, où chaque nœud abritait un transputer INMOS T800 ou T805, microprocesseur britannique spécialisé pour les systèmes parallèles, avec une configuration de base de 64 nœuds. Des puces achetées dans le commerce, assemblées en réseau, plutôt qu’un processeur unique ultra-puissant et soumis à embargo. La machine était conçue pour que des nœuds de calcul puissent être ajoutés à mesure que les tâches croissaient, permettant au nombre total de nœuds d’évoluer.
De Pune à Moscou, Berlin et Londres
La démonstration internationale ne traîne pas. Un prototype du PARAM 8000 est arrivé second au salon de supercalcul de Zurich en 1990, où il a été présenté et testé, avant sa mise sur le marché quelques mois plus tard. PARAM 8000 a été lancé sur le marché en août 1991 avec une machine à 64 nœuds, faisant de lui le premier supercalculateur indien, dans le cadre d’une collaboration entre le C-DAC et l’Institut de conception assistée par ordinateur (ICAD) de Moscou. Le succès commercial suit rapidement : installé d’abord à l’ICAD de Moscou, il a rapidement conquis le marché domestique, attiré quatorze autres acheteurs, puis a été exporté vers l’Allemagne, le Royaume-Uni et la Russie.
Ce succès n’est pas resté isolé. Le C-DAC a rapidement enchaîné les générations : en 1992, le PARAM 8600 a été conçu pour rendre le supercalculateur indien plus puissant en intégrant le processeur Intel i860, avec une structure de nœud passant d’un transputer T800/805 à un i860 accompagné de quatre transputers T800, chaque cluster PARAM 8600 devenant quatre fois plus puissant qu’un cluster PARAM 8000. Puis vint le PARAM 9000 en 1994, le PARAM 10000 franchissant le seuil du teraflops en 1998, jusqu’aux machines actuelles du programme national de supercalcul lancé en 2015.
Reste une zone d’ombre que les historiens de la tech indienne aiment rappeler, et qui nuance le récit héroïque. Le PARAM 8000 fut assemblé en Inde, mais pas fabriqué en Inde. Les transputers britanniques Inmos, cœur de la machine, n’avaient pas d’équivalent domestique, faute de fonderie de semi-conducteurs sur le sol indien à l’époque : les ingénieurs indiens savaient concevoir des puces pour des clients étrangers, mais il n’existait nulle part où les fabriquer en Inde, le pays n’ayant pas établi de production en fonderie, ce que l’informaticien Rajaraman qualifie de seul échec sérieux de la politique technologique indienne de cette période. Un rappel utile : l’indépendance technologique proclamée en 1991 restait, en réalité, une indépendance d’architecture et de logiciel, pas encore de silicium.
Sources : thebrighterworld.com | technogleam.com | fairgaze.com


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