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Dans Bellechasse, les villages veulent prendre la clé des champs

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Les journalistes du Devoir ont parcouru le champ de bataille électoral, un calepin de notes à la main. L’objectif : visiter une circonscription, décrire un enjeu et rapporter les propositions des partis pour le régler. Aujourd’hui, la protection des terres agricoles dans Bellechasse.

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La circonscription de Bellechasse, en Chaudière-Appalaches, se sent à l’étroit. La région, majoritairement rurale, a connu une croissance importante de ses zones urbaines au cours des dernières années — à tel point que certaines municipalités manquent d’espace et lorgnent les terres agricoles du coin pour grandir.

Les grands champs qui s’étendent dans la plaine qui s’étale entre le Saint-Laurent, au nord, et les collines des Appalaches, au sud, ne mentent pas : ici, dans Bellechasse, l’agriculture est reine et plonge parfois ses racines au-delà de six générations. « La septième vient d’embarquer avec moi dans le tracteur », dit avec fierté Luc Dion, propriétaire d’une ferme laitière transmise de père en fils depuis plus de 150 ans. Maire de Honfleur et préfet de la MRC de Bellechasse, il fait partie de ces « gens fiers de leurs terres » qui labourent saison après saison la beauté et la richesse de la région.

Dans l’immensité de ce territoire, plusieurs municipalités se sentent à l’étroit. Saint-Henri, à la suite d’un boom démographique qui a fait bondir sa population de 58 % en 20 ans, pour dépasser aujourd’hui 6000 personnes, n’a plus de place. « On est un peu arrivés à saturation, illustre le maire, Germain Caron. Mon périmètre urbain, il est plein, plein, plein. »

La localité voisine de Saint-Gervais fait face au même problème : avec 110 nouvelles résidences construites dans le village depuis 2010, elle ne dispose plus aujourd’hui que de six terrains pour se développer. « Je suis entouré de belles terres agricoles autour de ma zone urbaine, explique le maire, Dominic Larochelle. Notre seule solution, c’est d’agrandir par là. »

Un jeu d’équilibriste

Depuis l’entrée en vigueur de ses nouvelles orientations en aménagement du territoire, le gouvernement du Québec cherche à préserver à tout prix l’intégrité du territoire agricole et impose un « marchandage régional » de l’espace.

« Il faut avoir une vision vraiment régionale, ajoute le préfet Luc Dion. Les municipalités qui sont très sollicitées ou qui ne peuvent plus développer doivent maintenant négocier avec les autres, plus éloignées des grands centres, où il y a de la place à construire, pour voir si elles peuvent leur céder du périmètre. »

Les cas de Saint-Henri et de Saint-Gervais ne composent pas la réalité de chacun des 20 villages de Bellechasse. Certaines localités plus au sud, à l’exemple d’Armagh, de Saint-Nérée ou de Saint-Nazaire, souffrent au contraire de dévitalisation. Il y a de la place là-bas, dans ces patelins plutôt entourés par la forêt que par les champs. « Toutes les municipalités ont été rencontrées par nos aménagistes pendant l’été pour voir un peu c’est quoi, qu’on pourrait céder, par municipalité, indique le préfet. Je pense que les maires sont conscients qu’on doit s’ajuster, qu’on doit faire des compromis. »

Le milieu agricole devra aussi consentir au sacrifice de certains lopins, croient les élus de la région. « Il faut protéger nos terres agricoles, mais là, c’est un petit peu trop, déplore le maire de Saint-Gervais. Le gouvernement ne nous autorise pas à bâtir des maisons sur des terres agricoles rocheuses où la production est moitié moindre qu’ailleurs, mais, en même temps, il met des éoliennes dans des champs à la grandeur au Québec. »

« Il faut garder un certain équilibre dans tout ça, dans le sens que c’est très important de préserver nos terres agricoles, renchérit Luc Dion. Est-ce qu’il y a moyen de compenser par du déboisement dans des places sans tout virer à l’envers ? Il y a peut-être moyen de développer en terres agricoles à quelques endroits autour de nos municipalités, tout en centralisant le plus possible dans nos petits villages et en offrant une espèce d’indemnisation aux propriétaires terriens. C’est possible d’exploiter en milieux humides contre une compensation, ça pourrait peut-être obéir au même principe. »

Une question de bon voisinage

Attention, avertit cependant l’Union des producteurs agricoles de Chaudière-Appalaches. À trop gruger la campagne pour agrandir la ville, une solution facile aujourd’hui risque d’engendrer de graves problèmes demain.

« Les villes veulent s’étendre en territoire agricole, mais est-ce qu’elles sont prêtes à vivre avec les inconvénients ? » demande le président régional du syndicat agricole, James Allen. « Mettons qu’il faut que j’ensile pendant la nuit, la maison qui borde mon champ et qui entend nos machineries et voit nos lumières pendant que ça dort, ça se peut qu’elle trouve ça moins drôle. »

Déjà, depuis « quatre ou cinq ans », les incivilités à l’égard des agriculteurs et des agricultrices se multiplient, note-t-il. « Les automobilistes pressés de se rendre au travail ou d’en revenir m’envoient des doigts d’honneur à tour de bras quand je vais à 40 km/h avec mon tracteur et qu’eux veulent rouler à 95. Vivre en milieu agricole, c’est aussi ça, et il y a toute une conciliation à faire en tant que société. »

Selon les plus récents comptes des terres du Québec méridional, compilés par l’Institut de la statistique du Québec, Chaudière-Appalaches a perdu 231 km2 de terres agricoles entre les années 1990 et 2010, soit une superficie à peu près équivalente à celle de l’île Jésus.

C’est sans compter l’arrivée possible d’un troisième lien Québec-Lévis à l’est — qui accentuerait l’étalement urbain dans Bellechasse, selon toutes les expertises entendues dans le dossier. Le meneur actuel dans les intentions de vote dans la circonscription, le chef conservateur Éric Duhaime, et sa plus proche rivale, la députée caquiste sortante, Stéphanie Lachance, promettent tous deux de construire un lien autoroutier au nord de la circonscription.

« Le troisième lien va venir aider Bellechasse, mais ça ne va pas scrapper toute notre agriculture, croit Germain Caron, de Saint-Gervais. Elle est trop forte, trop ancrée et nous la respectons. Nous avons peut-être un conflit, l’urbain et le rural, mais il va falloir s’entendre entre nous autres. Nous ne sommes pas en guerre. »

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