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Il fut un temps où Mark Carney prenait le soin de nommer le président des États-Unis pratiquement tous les jours dans ses discours. Cette époque est révolue. Il y a tout juste un an, le premier ministre canadien a radicalement changé ses habitudes, au point de ne plus jamais faire allusion à Donald Trump, ou si peu, dans ses allocutions.
Un examen du Devoir a dénombré 368 mentions du nom du président américain par Mark Carney dans les 222 discours qu’il a prononcés depuis son entrée en scène en politique en janvier 2025. Parmi ces mentions, 357, soit plus de 97 % d’entre elles, sont sorties de sa bouche avant le matin du 29 avril 2025.
Justement, des élections générales ont eu lieu le 28 avril.
« Nous sommes attaqués par les Américains », avait prévenu Mark Carney en campagne électorale, lorsqu’il était déjà premier ministre. « Le président Trump veut assimiler notre culture [québécoise] », avait-il scandé : « il faut aller voter libéral pour faire face à Donald Trump ! »
Le pays voisin était alors mentionné dans 89 % des allocutions de Mark Carney. Après l’élection, cette proportion a immédiatement fondu. Si bien qu’un an plus tard, au printemps 2026, les mots « Amérique » ou « États-Unis » sont introuvables dans 7 discours sur 10. Aucun expert consulté par Le Devoir n’y voit le simple fruit du hasard : il s’agit d’une stratégie de communication.
Appuyé par un outil d’intelligence artificielle, Le Devoir a fait la recension de toutes les prises de parole publiques importantes de Mark Carney. La compilation manuelle des données s’est concentrée sur leur partie formelle ou les allocutions préparées par le politicien — elle exclut notamment les périodes de questions.
L’épouvantail payant
« [Mark Carney] ne veut pas trop mettre l’accent sur le fait qu’il n’a pas obtenu autant de gains que ce qu’il avait voulu nous faire croire [avec] Trump », explique Christophe Cloutier-Roy, professeur en science politique à l’UQAM et membre de la Chaire Raoul-Dandurand. « Il essaye de ne pas trop mettre ça en avant, maintenant que c’est lui qui porte cette responsabilité. »
Or, la situation était tout autre au moment où Mark Carney s’est lancé en politique, au début de 2025. Donald Trump venait tout juste d’être élu et menaçait le Canada de lourds droits de douane et d’annexion. L’ex-dirigeant de la Banque du Canada a levé la main pour remplacer Justin Trudeau, qui avait annoncé sa démission peu avant l’assermentation du nouveau président.
Ces événements ont fait perdre pied au Parti conservateur de Pierre Poilievre, rappelle David Grondin, professeur en communication à l’Université de Montréal et chercheur au CERIUM. « Il y a plusieurs personnes qui ont voté pour Mark Carney en se disant qu’il était mieux en mesure de gérer la situation que [le conservateur Pierre] Poilievre. »
Christophe Cloutier-Roy abonde dans ce sens : « Les libéraux voulaient associer Pierre Poilievre à la mouvance trumpiste. Je pense que c’était assez payant sur le plan électoral pour M. Carney. » Mais une fois les bureaux de vote fermés, Mark Carney, désigné premier ministre, avait soudainement moins d’intérêt à s’en prendre au président américain.
Même s’il évite désormais de le mentionner de son propre chef, notons que le premier ministre n’a jamais cessé de répondre aux nombreuses questions des journalistes à propos de Donald Trump.
Un tabou stratégique
Juste après les élections, Mark Carney est allé à la rencontre de Donald Trump à Washington. C’était le 6 mai 2025. Depuis cette date, le nom du milliardaire américain a été purgé des textes, comme toute référence directe à lui par son titre. Le président brille par son absence dans 137 des 146 discours officiels compilés par Le Devoir suivant cette date, soit plus de 93 % d’entre eux.
Jusqu’à maintenant, dans toute l’année 2026, le nom de Donald Trump n’a été prononcé qu’une seule fois par Mark Carney dans un discours. C’était devant des partisans libéraux réunis en congrès à Montréal, pour citer un ami qui fréquente son église et que Le Devoir avait rencontré l’an dernier. La fois précédente remonte à octobre 2025, simplement pour convenir qu’il ne « [peut] pas contrôler Donald Trump », en guise de boutade lors d’une allocution à Brampton, en Ontario.
De manière générale, le premier ministre prend moins souvent à partie les États-Unis. Il a notamment évité de mentionner ce pays lors du dévoilement de sa stratégie sur la sécurité alimentaire (un document qui insiste pourtant sur notre dépendance envers les aliments américains) et lors de l’annonce de son plan d’intelligence artificielle souveraine (dont l’industrie est dominée par les États-Unis).
Mark Carney a aussi changé de ton quand il parle du pays voisin, parfois radicalement, allant jusqu’à user de flatteries envers le gouvernement Trump. Le 28 mai dernier, devant des gens d’affaires de New York, il s’est ainsi évertué à démontrer qu’« un Canada fort va aider à rendre à l’Amérique sa grandeur [make America great again] ».
« Carney essaie de préserver les relations commerciales canado-américaines, ce qui n’est pas la même chose qu’une course électorale. La carte de Carney, c’est une carte pour la pérennité de la relation d’État à État, pour ce qui va demeurer après Trump. C’est une bonne carte à jouer », précise David Grondin.
Les partis d’opposition à Ottawa lui reprochent plutôt son changement de ton. « M. Carney a été élu sur une seule promesse [qui était] : “Je vais gérer Trump” », a souligné jeudi le chef conservateur, Pierre Poilievre, en déplorant l’absence de progrès dans la relation commerciale entre les deux pays. Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, a pareillement rappelé que le premier ministre se présentait « comme un sauveur de l’économie canadienne » avant d’accorder des concessions aux États-Unis.
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