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Entre Philippe Sène et Tiffanie Delune, peu de liens apparents : l'un chemine avec la sûreté d'une tradition sérère, l'autre déplie des constellations intérieures faites de fils, de papiers, d'encres et de pigments. Et pourtant, au fil des œuvres, une même conviction se met à battre : la forme biomorphique n'est pas un décor, mais une langue pour dire l'indicible. Ici, l'art n'est pas une anecdote. Il est une épreuve du réel et une façon de le faire danser.
Affects supérieurs
Chez Philippe Sène, les figures surgissent avec la netteté d'un chant ancien : aplats francs, noirs entremêlés, torsions souples, sourires totémiques. Pangol (1973), à l'encre, ramasse l'énergie dans une forme-talisman. Le Pangol de la danse (1991) vibre comme un tambour. Camb alé (le puits sacré, 1991) ouvre une bouche d'ombre. L'huile et la gouache agissent et scandent. Né en 1945 à Diouroup (Sénégal), formé à l'École nationale des Arts de Dakar auprès de Pierre Lods, Philippe Sène inscrit son œuvre dans un système de relations entre vivants, ancêtres et puissances invisibles, où le monde des morts répond au monde des vivants comme deux pyramides inversées. Entre les deux circulent des "connaisseurs", des intercesseurs de transe et de rythme. Et pour cause : "la composition doit danser", dit-il. Quant aux couleurs (le bleu de Sangomar, le vert de l'hivernage, le brun du sacré), elles codent le plus souvent les états du monde, reliés par toutes ces arabesques qui équilibrent autant qu'elles signifient.
Au fil des œuvres, une même conviction se met à battre : la forme biomorphique n'est pas un décor, mais une langue pour dire l'indicible.
Face à cette cosmogonie collective, Tiffanie Delune déploie une cosmogonie de l'intime. Franco-belgo-congolaise, née à Nogent-sur-Marne en 1988, vivant à Montpellier, autodidacte, elle reprend en 2017 une pratique longtemps mise en veille après des années dans la publicité. Une reconquête, plus qu'un retour. Ses œuvres s'organisent en strates, comme une géologie affective. Sa palpitation est circulaire, organique, traversée de pétales, d'arches, d'astres. Cartography of the Heart IV rayonne depuis un centre mobile, comme un souffle qui se déplace. The River Dances et Shed My Ego, Feed My Spirit déplient leurs constellations d'acrylique, d'aérosol, de pastels gras, de papiers découpés, de paillettes et de tissage. Les cercles, découpés à la main, revendiquent leur imperfection : l'écart minuscule qui empêche la forme de se refermer. Sa politique s'y déploie sensiblement, l'artiste choisissant le métissage des matières et des signes. Son héritage – jusque dans la figure de son aïeul Ernest Delune, architecte Art nouveau à Bruxelles – affleure comme une manière d'habiter l'ornement. Celui-ci n'est ni motif, ni surface mais énergie.

Au-delà de la perception
Une intuition s'impose : ces œuvres parlent de mondes au-delà de la perception. Elles déplacent notre attention. Chez Philippe Sène, le rituel est frontal. Tracer, c'est faire venir. Chanter et danser, c'est ouvrir un passage. Peindre, c'est partir à la rencontre des ancêtres, et rappeler que l'humain n'est pas seul à habiter le réel. Ses signes ne racontent pas une histoire : ils rejouent des situations rapportées par la tradition, et chaque toile marque une étape, comme un épisode de mémoire collective. Chez Tiffanie Delune, le rituel devient une cartographie affective : la matière panse et recolle les fragments du monde. L'ornement se transforme en acte de soin.
Spoliée, "La buveuse d'absinthe" de Rops va être restituéeCes deux univers nous apparaissent comme deux approches d'un même territoire. Une médiation des esprits auprès de Philippe Sène. Une réconciliation des énergies avec Tiffanie Delune. Regarder ici, c'est apprendre à observer jusqu'à ce que la forme devienne relation. Et l'on en ressort avec l'impression d'avoir changé de respiration, comme si le regard avait appris une autre cadence.
Mouvements sacrés. Tiffanie Delune et Philippe Sène
Peintures Où ? Galerie Christophe Person Bruxelles, rue Émile Claus 63, 1180 – Uccle www.christopheperson.com Quand ? Jusqu'au 17 janvier, du jeudi au samedi de 11h00 à 18h00 ou srdv.
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