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Chez Victor Hugo, l'écriture est plus qu'un métier: c'est une respiration, une seconde nature. Outre les romans, les poésies et les pièces de théâtre qu'il compose à sa table d'écriture, il tient pendant trente ans de petits carnets noirs de vingt centimètres sur quinze, sortes de livrets comptables où il détaille sa vie domestique. Observations générales du quotidien, réactions à l'actualité, vers orphelins, dépenses ménagères, droits d'auteur, anniversaires, dons aux pauvres… Des journées entières se déclinent ainsi, en notes éparses.
Autant de clés d'entrée dans l'intimité du monstre littéraire. Pour autant, malgré leur valeur historique, il faudra attendre 1953, soit soixante-huit ans après la mort de leur auteur, pour que les Carnets intimes soient publiés en intégralité. «Peut-être parce que ces carnets, conçus d'abord par le poète comme de petits livres de comptes, regorgent, pendant des années, d'indications ménagères dépourvues en effet de tout intérêt général, souligne Henri Guillemin, préfacier de la première édition. Mais il est également hors de doute que des scrupules ou des interdictions retinrent les éditeurs: les carnets étaient trop éloquents sur […] ses amours, ou pour mieux dire ses divertissements érotiques.»
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En effet –et c'est là, pour certains, la richesse sulfureuse de ces textes–, les lubies sexuelles de leur auteur y sont méticuleusement consignées. Avec une petite subtilité toutefois: pour ne pas éveiller les soupçons de son amante Juliette Drouet (il n'y a plus de feu avec son épouse légitime, Adèle Foucher, depuis fort longtemps), les carnets sont codés lorsqu'ils abordent ses fantaisies sexuelles.
Ses désirs font désordre
Avec le lyrisme qu'on lui connaît, les prénoms des jeunes femmes que Victor Hugo fréquente sont masqués par des patronymes masculins: «Zoé» devient «Zolé», «Maria» se métamorphose en «Mariat», «Marthe» se travestit en «Marthel», «Pauline» en «Paul Hynn». Sous cette forme, les rendez-vous galants ressemblent plutôt à des réunions ennuyeuses avec des éditeurs ou des journalistes… Parfois même, le poète engloutit leurs noms dans des termes plus innocents: il en va ainsi d'une certaine «Louise», dissimulée dans le délicieux «éblouissement».
La même inventivité lexicale déguise les objets de ses fantasmes. Le mot «sein» se camoufle en «saint» (la poitrine est aussi appelée «Suisse» en référence au pays du lait) tandis que le sexe féminin est désigné par une périphrase naturelle telle que «forêt» ou «ravin». Parfois, des abréviations suffisent: le «pr.», éveillant le sérieux d'un professeur, fait en réalité référence à… une prostituée. Victor Hugo obtenait aussi régulièrement les faveurs des domestiques de sa maison, dont le consentement était sans doute optionnel (elles ne restaient pas très longtemps au service du satyre: on comprend mieux pourquoi).
Et quand il est surpris en flagrant délit d'adultère, l'écrivain n'hésite pas à faire valoir ses passe-droits –il est pair de France– pour échapper aux poursuites… D'autant que ses amours interdites se concluent parfois par des paternités non désirées et des familles déchirées. N'a-t-il pas disputé à son propre fils le cœur d'une comédienne, Alice Ozy ? Même s'il rémunère systématiquement ses partenaires, Hugo déguise dans les mêmes carnets ces dépenses en aumônes ou en secours aux pauvres… espérant ainsi éloigner les soupçons.
Pas dupe pour un sou, dévorée de jalousie, Juliette Drouet lui reproche sa «vulgaire et bestiale idole des amours dépravées et cyniques». Il faut dire que les femmes qui partagent son lit sont souvent (très) jeunes! L'intéressé plaide coupable, admettant: «Je ne suis pas bouquiniste en amour.» Comprendre, ce ne sont pas les pièces d'occasion qui l'intéressent, mais la fraîcheur des premières éditions…
Notre drame de Paris
S'ils nous renseignent sur les écarts domestiques de Victor Hugo, ses carnets intimes témoignent également de la vitalité du vieil obsédé à la libido impressionnante. Soubrettes, comédiennes en quête de gloire, filles de joie… Qui n'a pas partagé le lit du sexagénaire? Entre les initiales anonymes et les adresses des conquêtes d'un soir, on découvre même le nom d'une célébrité –Louise Michel, la «Vierge rouge», dont la relation avec le poète n'était vraisemblablement pas seulement platonique!
Comble de l'ironie, alors que la plupart des héros du romancier demeuraient vierges –Quasimodo, Javert, Jean Valjean–, Hugo semblait s'adonner aux choses de l'amour frénétiquement et sans retenue. «Ce qu'on appelle passion, volupté, libertinage, débauche, n'est pas autre chose qu'une violence que nous fait la vie», écrit-il en 1876. Certes… mais ces débordements lubriques ont tendance à écorner l'image de celui qu'on présente comme un féministe de la première heure. Les carnets identifient son dernier rapport sexuel le 5 avril 1885; six semaines plus tard, Victor Hugo meurt des suites d'une congestion pulmonaire. Il avait 83 ans.





























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