Soldats augmentés, extension du conflit dans l’espace, missiles hypersoniques, maîtrise du quantique… Depuis la guerre en Ukraine et l’accélération sans précédent des bouleversements technologiques et tactiques, les armées sont face à un véritable vertige: comment intégrer rapidement les enseignements des conflits actuels tout en préparant les formes de combat susceptibles d’émerger d’ici quinze à vingt ans?
Le pavillon Joffre de l’Ecole militaire, en plein cœur de Paris, s’est transformé en un espace de jeux. Sur des tables dans une petite salle en sous-sol, des dizaines de jeux de plateau sont exposés. Pour les enfants? Pas vraiment. L’institution fondée en 1751 par Louis XV pour former de jeunes officiers accueillait les 23 et 24 juin le premier «Wargaming à Paris» (WAP), organisé par l’Académie de défense de l’Ecole militaire (Academ) et le Centre interarmées de concepts, de doctrines et d’expérimentations (CICDE), l’organisme chargé de faire évoluer la pensée militaire française.
Lire aussi: Missile Flamingo, intercepteurs de drones… les industriels ukrainiens envahissent Eurosatory et bientôt tout le juteux marché de l’armementLe wargame, redevenu populaire depuis 2022
Pendant deux jours, militaires, chercheurs, industriels et partenaires internationaux de l’OTAN, d’Angleterre, des Etats-Unis, d’Allemagne et d’Italie se sont penchés sur le rôle du jeu de guerre, ou wargame en anglais.
«J’ai créé un jeu qui permet de tester les modèles du futur en mettant en œuvre une armée de l’air qui n’existe pas aujourd’hui», explique Patrick Bouhet, chef de la division anticipation stratégique pour l’armée de l’air et de l’espace. «Jouer est essentiel pour mettre les acteurs dans une situation qu’ils ne maîtrisent pas, les obliger à se projeter et à être inventifs», ajoute-t-il.
Le regain d’intérêt pour le wargame en France s’inscrit de façon plus générale dans le regain d’intérêt pour la prospective. Tombée en partie en désuétude après la fin de la Guerre froide, au temps des «dividendes de la paix» et de la «fin de l’histoire» de Francis Fukuyama, elle est redevenue un outil central de préparation de l’avenir depuis 2022, sous l’impulsion du chef d’état-major des armées et du délégué général pour l’armement.
«Nous sommes entrés dans un monde dépolarisé, déstructuré et imprévisible. Il est indispensable de mieux anticiper la compétition stratégique et les nouvelles menaces, dans les domaines militaires comme civils», explique l’ingénieur en chef de l’armement Jean-Baptiste Colas, conseiller prospective et anticipation stratégique au cabinet du délégué général pour l’armement et responsable du programme Radar.
Episode précédent: Un docu-fiction dessine l'école française de 2042Le programme Radar, héritier de la Red Team Défense
Le programme Radar, c’est l’héritier de la Red Team Défense, initiative lancée en 2019 par l’Agence de l’innovation de défense, qui réunissait auteurs de science-fiction, scénaristes, scientifiques et militaires afin d’imaginer les menaces susceptibles de peser sur la France entre 2030 et 2060.
«La Red Team Défense s’arrêtait à la production de scénarios. Avec Radar, nous voulons aller plus loin et identifier les entreprises ou les laboratoires qu’il faudrait accompagner pour être en mesure de concrétiser les capacités imaginées, poursuit-il. Notre objectif est d’imaginer des événements disruptifs, peu prévisibles, afin d’anticiper l’inattendu. Aujourd’hui, l’une des plus grandes erreurs serait de penser la guerre de demain uniquement à l’aune de la guerre en Ukraine.»
Pour autant, les armées ne peuvent se permettre de regarder uniquement vers le long terme. «Il y a une guerre à préparer maintenant», rappelle Nicolas Minvielle, lieutenant-colonel de réserve au sein du Commandement du combat futur de l’armée de terre, spécialiste de l’innovation, des imaginaires et de la prospective, ancien animateur de la Red Team Défense et coauteur de Soldats (Eyrolles). «L’horizon temporel s’est considérablement raccourci. Il faut être prêt d’ici trois ans», explique-t-il. Difficile d’oublier les propos du général Fabien Mandon, chef d’état-major des armées, qui, lors de sa prise de fonction le 1er septembre dernier, avertissait que «la guerre gronde sur notre continent». Il estimait alors que la France devait être «prête à un choc dans trois ou quatre ans» face à la Russie, avant d’affirmer que le pays devait se préparer à «accepter de perdre ses enfants». La guerre, quoi qu’il en coûte? Le parlement a finalement voté le 1er juillet une rallonge inédite de 36 milliards portant le budget militaire à 436 milliards d’euros au total mobilisés jusqu’à 2030.
Cette préparation dépasse désormais le seul cadre militaire. «Préparer les civils est un enjeu clé», insiste Nicolas Minvielle. Dans cette perspective, la Journée défense et citoyenneté devient la «journée de mobilisation» et un nouveau service national de dix mois pour les Français volontaires âgés de 18 à 25 ans est mis en place dès cet été. Autre priorité: la montée en puissance de la réserve. La loi de programmation militaire 2024-2030 souhaite doubler le nombre de réservistes dans les cinq prochaines années pour porter les effectifs de la réserve nationale à 80 000. Une réflexion sur les civils qui intéresse également le programme Radar. L’an dernier, celui-ci lançait un appel à scénarios consacrés précisément à la place que pourrait occuper la société civile dans la défense à l’horizon 2035. Et si le gouvernement lançait une application, G.A.R.D.I.E.N., pensée comme un jeu de rôle, où les citoyens transformeraient leurs engagements militaires, civiques, industriels ou de protection civile en points d’expérience et en avantages concrets? Et si le jeu devenait un outil de mobilisation nationale: voilà l’un des trois scénarios gagnants du challenge.
Episode précédent: Immersion dans un atelier de prospective pour apprendre à imaginer la France de 2040

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