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Comment « la santé n'est pas une marchandise » a tué les urgences de Sainte-Foy-la-Grande en Gironde

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Par Eric V.

On croyait le slogan inoffensif : « la santé n'est pas une marchandise ». À Sainte-Foy-la-Grande, en Gironde, il vient de fermer les urgences pour dix semaines. Récit d'une asphyxie administrée, où le refus du prix produit la disette, et où la bonne conscience des vertueux et des bienveillants se paie en heures de route pour les malades et les infirmes.

Il y a, au bord de la Dordogne, aux confins de la Gironde, là où le vignoble bordelais regarde déjà vers Bergerac, une bastide du XIIIe siècle, fondée en 1255 par Alphonse de Poitiers, qui fut protestante, marchande et prospère, et qui s'appelle Sainte-Foy-la-Grande. Deux mille quatre cents habitants dans la commune, plus de cinquante mille dans le bassin de vie — un pays rural, vieillissant, modeste, à cheval sur deux départements. Depuis le 20 juillet et jusqu'au 30 septembre, ce pays n'a plus d'urgences. Plus de service, plus de SMUR, plus de porte où frapper la nuit.

Le service fonctionnait déjà en mode dégradé — ouvert de 8h30 à 18h30, fermé les week-ends prolongés de mai. Cette fois, la fermeture est sèche : dix semaines, du cœur de l'été aux vendanges. La cause officielle tient en un chiffre : 40 % des postes de médecins urgentistes sont vacants. La consigne officielle tient en un numéro : appelez le 15, on vous orientera vers Libourne ou Bergerac, à trois quarts d'heure de route quand la circulation veut bien. Les élus du bassin ont écrit à la ministre pour dénoncer une décision « inacceptable et injuste ». La ministre, je suppose, a bien reçu la lettre.

Et tout cela se passe en Gironde — ce département devenu semaine après semaine, du fait de l'actualité, un laboratoire des échecs du macronisme : les incendies y consument en ce moment même ce qui reste de la mythologie du « quoi qu'il en coûte » protecteur. L'hôpital fermé et la forêt qui brûle racontent la même histoire. L'État y a le monopole, la promesse et la défaillance.

Le prêt-à-penser qui gouverne

Pour comprendre comment on ferme un hôpital en le protégeant du « marché », il faut remonter au prêt-à-penser qui tient lieu de doctrine sanitaire française. Il repose sur deux piliers.

Le premier est le solidarisme — la vieille doctrine de Léon Bourgeois, religion officielle de la IIIe République radicale, ressuscitée en slogan : "la santé n'est pas une marchandise". Comprendre : le soin doit être soustrait aux prix, aux contrats, aux incitations — à tout ce qui, ailleurs, fait qu'une boulangerie ouvre le matin.

Le second est l'égalitarisme : nul ne doit gagner « trop », fût-ce pour un travail que personne ne veut faire, fût-ce en pleine pénurie, fût-ce la nuit dans un désert médical.

Ce double préjugé n'appartient à aucun camp : il court d'un bout à l'autre de l'échiquier, de l'extrême gauche qui en a fait un étendard à l'extrême droite qui en a fait un fonds de commerce, en passant par le gaullisme social qui en a fait une nostalgie — et par le bloc central qui en a fait une loi : la loi Rist porte le nom d'une députée Renaissance. L'anti-libéralisme est la seule doctrine véritablement transpartisane de ce pays. Sur la santé, il gouverne sans opposition.

Ce qui s'est réellement passé

Reprenons la chaîne des causes, pièce par pièce, car elle est d'une netteté d'école. Au commencement, la pénurie de médecins — qui n'est ni une malédiction, ni une fatalité démographique, mais une politique publique : le numerus clausus, instauré en 1971, abaissé jusqu'à 3 500 places dans les années 1990, n'a été supprimé qu'en 2020. L'État a organisé pendant un demi-siècle la rareté des médecins ; les territoires ingrats l'ont payée les premiers.

Cette rareté, un mécanisme la compensait tant bien que mal : l'intérim médical. Des urgentistes acceptaient de venir tenir la garde à Sainte-Foy — moyennant 1 500 ou 2 000 euros les vingt-quatre heures. C'était cher ? C'était surtout un prix : le signal exact de ce que vaut une nuit de garde dans un endroit où personne ne veut exercer. Le prix montait parce que la denrée manquait. Les solidaristes et les égalitaristes y ont vu un scandale — le « mercenariat », l'hôpital « pris en otage » — et ils ont réclamé, obtenu, appliqué le plafonnement : loi Rist, en vigueur depuis avril 2023, environ 1 390 euros brut la garde. Je suppose que ses promoteurs étaient sincères ; la sincérité n'a jamais protégé personne des conséquences.

Trois semaines après l'entrée en vigueur du plafond, les urgences de Sainte-Foy fermaient une première fois ; à l'automne 2023, l'accueil était suspendu des mois durant ; en 2026, on ferme l'été entier. Au tarif administré, l'urgentiste ne vient plus — pas par cupidité, mais parce qu'au même prix il choisit l'hôpital où il ne manque de rien plutôt que celui où il manque de tout. On a cassé le thermomètre. La fièvre est restée.

L'État qui promet, l'État qui oublie

Car l'État qui a su, en quelques mois, faire baisser autoritairement la rémunération des urgentistes, n'a rien su faire du reste. Réorganiser l'accès aux urgences, désengorger l'entrée, structurer l'amont ? Rien avant la mission flash du ministre Braun à l'été 2022 — dont la postérité est un décret de décembre 2023 qui installe la régulation téléphonique préalable : le standard du 15 comme filtre d'accès. Rouvrir les lits d'aval, comme le Ségur de la santé l'avait juré en 2020 ? Les chiffres de la DREES répondent : près de 5 000 lits supprimés sur la seule année 2023, 43 500 depuis 2013, et un lit sur cinq fermé faute de personnel, avec 60 000 postes d'infirmiers vacants — six fois plus qu'en 2019. On a promis des lits, on a fermé des étages.

La Gironde connaît le nom de cette méthode. C'est le pays où l'on brûle chaque été depuis 2022, où l'on a promis des moyens aériens, des pare-feux, une forêt gérée — et où le feu, cette semaine encore, dévore les promesses avec les pins. En pays gascon, la langue a un mot pour les serments qui n'engagent que ceux qui les écoutent : des promesses de Gascon. L'ironie veut que ce soit l'État jacobin qui les tienne, ici, en série.

Le populisme des vertueux

Il faut nommer ce mécanisme pour ce qu'il est : un populisme. Non pas le populisme braillard des tribuns, mais celui, plus torve, des vertueux — celui qui flatte le peuple en lui laissant croire qu'on peut tout exiger de ceux d'en haut sans jamais rien demander à ceux d'en bas. Aux médecins, on impose le plafond, par principe, parce qu'un soignant qui gagne bien sa vie offense la statuaire égalitaire. Au patient, on ne demande rien : le forfait patient urgences — 23 euros depuis mars — est facturé après coup et aussitôt absorbé par les mutuelles, si bien que la gratuité ressentie reste intacte et la salle d'attente pleine de ce qui relèverait du médecin de ville.

Efforts pour les uns, illusions pour les autres : la recette est électoralement délicieuse, et sanitairement mortelle. Le troupeau applaudit celui qui tond le berger, puis s'étonne, l'hiver venu, qu'il n'y ait plus personne pour ouvrir la bergerie.

Le résultat n'est pas une injustice de plus : c'est une rupture. Un service public devenu impossible à délivrer — non faute d'argent (la France consomme 12 % de son PIB en santé, parmi les tout premiers rangs de l'OCDE), mais faute d'avoir laissé un seul prix dire la vérité de la rareté. Le mythe de la gratuité conduit à la disette. Toujours. La seule question est de savoir qui la disette frappera d'abord — et la réponse, elle aussi, est toujours la même : les plus éloignés, les plus vieux, les plus pauvres. Ceux de Sainte-Foy.

Dernier mot

"Panem et circenses" : du pain et des jeux — et tant pis si le pain manque, pourvu que le spectacle de la vertu continue. Les solidaristes et les égalitaristes de tous poils, de l'extrême gauche à l'extrême droite en passant par le centre et le gaullisme social, tiennent leur rôle dans ce théâtre : ils défendent l'idée qu'ils se font d'eux-mêmes, bien plus que les idéaux qu'ils affichent. La véritable solidarité, celle qui soigne à trois heures du matin, celle qui paie ce que vaut une garde dans un canton que tout le monde fuit, celle qui préfère un médecin cher à pas de médecin du tout — celle-là, ils l'ont tuée en croyant la protéger. Et la véritable égalité, celle du malade de Sainte-Foy devant celui de Bordeaux, est morte avec elle, à quarante-cinq minutes de route près.

Une société libre ferait des choses simples, presque triviales : elle laisserait le prix d'une garde dire ce que vaut une garde ; elle rendrait au patient une part visible du coût de son passage ; elle laisserait un territoire s'organiser pour attirer ses médecins au lieu d'attendre d'une agence régionale la permission de survivre. Rien d'héroïque — de la plomberie institutionnelle. Mais la plomberie ne fait pas de slogans, et nos gouvernants ne vivent que de cela.

« La santé n'est pas une marchandise » fait plaisir à entendre, je le concède volontiers. Mais, à le bien regarder, et selon la formule qu'on imprime sur d'autres paquets : ce slogan nuit gravement à la santé.

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