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La question de l’origine du mal a toujours tourmenté les hommes. Dans la Genèse biblique, c’est par le Serpent que le mal s’introduit dans le monde. Mais la Genèse ne nous dit pas d’où vient ce Serpent. La kabbale juive, et tout particulièrement lourianique, a tenté de répondre à cette question. Le Serpent manifeste déjà une séparation, une rupture avec l’harmonie divine ; le kabbaliste Isaac Louria (1534-1572) entrevoit alors une interprétation – et la kabbale juive n’est qu’une interprétation de la Torah, interprétation que l’on peut donc questionner – en envisageant une brisure, une fragmentation dans le monde avant l’apparition d’Adam, brisure qui serait à l’origine de l’apparition du Serpent, qui va lui-même perpétuer la séparation, en séparant le bien et le mal, symbolisé par l’Arbre de la connaissance, l’Arbre de la distinction du bien et du mal. La kabbale lourianique semble donc déplacer la culpabilité du Serpent vers la Création brisée, fragmentée, séparée, blanchissant ainsi le Serpent et rendant Dieu responsable de sa Création ratée… Tel serait alors le non-dit de Louria : la Création ratée.
La kabbale lourianique présente une grande proximité doctrinale avec la gnose primitive, la gnose du Serpent, telle qu’elle se développa après la chute de Jérusalem (où le Temple fut une seconde fois détruit), au 2ème siècle ap. J.-C., chez les Cainites, les Ophites et Naashenes (« nahash » voulant dire serpent en hébreu), qui incline à penser une filiation idéologique… filiation d’autant plus plausible que cette gnose primitive, qui formula la première cette idée de création mal faite par un mauvais dieu, le Démiurge – tyrannique, ignorant face à l’esprit suprême de sagesse, l’esprit du Serpent -, était issue du monde israélite (Simon le magicien, présenté comme le père de la gnose, l’ancêtre des gnostiques, par la tradition patristique, venait de Samarie, ancienne capitale du royaume d’Israël). Le grand philosophe Plotin, à la même époque, dénonça magistralement ces gnostiques, dans Ennéades II, 9 — Contre ceux qui disent que le Démiurge est mauvais et que le monde est mauvais. Sans dire explicitement que la Création fut défectueuse, Louria va quand même décrire une Création défectueuse par la brisure des vases (les Kelim) contenant la manifestation de lumière divine infinie (Sephiroth) disposée dans l’Homme primordial (Adam Kadmon), lumière trop intense pour être reçue sans dommages dans le fini, et c’est la catastrophe, Shevirat ha-Kelim… La création ainsi brisée va entraîner la dispersion de la lumière, sa séparation (tout comme la 2ème destruction du Temple de Jérusalem entraîna la dispersion des Juifs… retour du refoulé… sans parler de la grande expulsion d’Espagne, en 1492, qui entraîna une grande dispersion… ), et les étincelles de sainteté sont alors dispersées, séparées, et enfouies dans les Qlipoth, des écorces produites par la fragmentation du monde (Qlipoth impures qui représenteraient ainsi les nations, dans ce retour du refoulé… et les juifs qui représenteraient donc les étincelles de sainteté… ; dans la kabbale lourianique, l’âme des juifs procède du Kether d’Adam Kadmon – la Sephira la plus haute, au niveau du cerveau -, tandis que l’âme des non-juifs procède de Malkhut, la Sephira la plus basse, au niveau de l’anus… racisme métaphysique… ! ).
Ainsi, dans la logique lourianique, pour résorber le mal, il s’agira donc de réparer cette brisure du monde, de réparer le monde (Tikkun Olam) en séparant le saint mêlé à l’impur dans les Qlipoth (Havdalah) afin de libérer (Birur) l’étincelle de sainteté qui y était emprisonnée (dans le retour du refoulé, cela correspondrait à libérer les juifs des nations impures… ). Et pour savoir distinguer le saint de l’impur, il s’agit de savoir distinguer le bien du mal, et ce savoir c’est la connaissance du bien et du mal, c’est le fruit défendu, c’est la connaissance du Serpent. On en arrive ainsi, dans cette logique doctrinale, à considérer que le salut commence par la connaissance du Serpent, par laquelle l’homme va initier la réparation de la mauvaise création de Dieu… ! On déplace ainsi la culpabilité du Serpent vers la responsabilité de Dieu dans sa mauvaise création. Le Serpent est finalement réhabilité et devient un guide moral !… un Sauveur !… Ce qui est typiquement gnostique. Gershom Scholem voyait d’ailleurs dans la kabbale juive lourianique des motifs gnostiques. Ainsi, sous une façade monothéiste, la doctrine de la gnose du Serpent serait à l’œuvre dans cette kabbale lourianique réparatrice. Car dans la Torah le monde créé n’est pas à réparer, au contraire il est bien fait ; « Dieu vit tout ce qu’il avait fait » אֶת־כָּל־אֲשֶׁר עָשָׂה « et c’était très bon » טוֹב מְאֹד (Genèse 1, 31). Vouloir réparer ce qui est déjà bien fait conduit inéluctablement à chambouler, à détraquer ce qui était bien fait. Vouloir unir ce qu’on perçoit comme séparé mais qui ne l’est pas en réalité conduit finalement à abolir une différence prise pour une séparation. Que se passe-t-il lorsqu’on confond séparation et différence, distinction, et que l’on conçoit le salut comme la réparation de cette séparation ?… Eh bien, il se passe qu’on aboutit à l’indiscernable, au chaos… Au regard de la Torah, comment ne pas voir cette kabbale lourianique comme une infernale hérésie !…
Dans cette vision des choses, ce qui a été séparé doit donc être réuni, en tous cas ce qui est perçu comme séparé, car si la Torah dit vrai il n’y a pas eu de catastrophe…, pas de rupture cosmique… aucun délire lourianique de brisure intergalactique… rien de tout ça… pas de séparation au sens d’une rupture de l’ordre divin…, il y a seulement des différences, des distinctions, mâles et femelles, parents et enfants, naissance et mort, douleurs et plaisirs, ombres et lumières, distinctions naturelles qui manifestent l’harmonie, l’unité divine de la Création… une différence n’implique pas nécessairement une rupture ou une opposition… la création est précisément organisée par des distinctions — clarté/ténèbres, eau/feu, terre/ciel, etc. La distinction n’est donc pas nécessairement une imperfection de la création, elle est constitutive de son ordre. Une certaine mouvance de la kabbale juive véhicule cette idée de création mal faite tout en éludant le Démiurge, en le réduisant à un aspect seulement de la Création, Yotzer Bereshit, comme pour maintenir un monothéisme formel. Mais si on prend les différences, les distinctions de la Création pour des séparations à « réparer », et qu’on s’emploie à abolir ces « séparations », ces frontières, vues pour certaines comme des normes morales à abolir par la transgression, à l’instar du kabbaliste Jacob Franck (qui préconisait de briser les Qlipoth par la transgression… donc briser les nations représentant les Qlipoth, dans le retour du refoulé…, afin d’en libérer les juifs vers la terre promise… les juifs représentant, eux, les étincelles de sainteté… ), alors on en viendra peu à peu à abolir finalement des différences, des distinctions naturelles constitutives de la Création, on abolira à terme les distinctions de genre, de sexe… les filles deviendront des garçons, des garçons des filles, des pères des mères, des mères des pères… aboutissant à la destruction des filiations naturelles… Et n’est-ce pas précisément ce qui arrive aujourd’hui… On en vient à se poser la question : la destruction/réparation de l’ordre naturel ne serait-elle pas une idéologie d’inspiration kabbalistique ?… Dans certains courants kabbalistiques, on ne considère pas cette connaissance du Serpent comme mauvaise mais seulement comme enseignée trop tôt à Adam, d’où sa chute. Considérer les distinctions naturelles comme des séparations à réparer, à réunifier peut-il conduire à autre chose qu’à l’indiscernable, au chaos, à la destruction de l’ordre naturel… que nous observons aujourd’hui… On peut lire dans certains courants de la kabbale juive les inspirateurs de cette réparation/destruction qui constitueraient ce qu’on pourrait appeler la Synagogue du Serpent, qui mène l’humanité à sa perte, au chaos, tout en lui faisant croire que cela la mène à la plénitude, à la paix. Dans la kabbale juive d’inspiration lourianique tout commence par l’Aïn, que l’on peut comprendre comme l’indiscernable, le ce-sur-quoi-on-ne-peut-rien-dire. Et l’Aïn est suivi par l’Aïn Sof, l’indiscernable infini…, lui-même suivi, on ne sait pas comment, par l’Aïn Sof Aur, la lumière infinie, la plénitude. Tout comme dans la gnose primitive, tout commence par l’abîme, le Buthos, suivi, on ne sait pas comment, par le Plérome, la plénitude. Contrairement au monothéisme, où tout commence par la plénitude de l’unité divine.
Finalement, le fruit défendu, la connaissance du Serpent introduit en Ève et Adam l’illusion de la séparation, de la dualité… la perte de la vision de l’unité divine. Avant leur chute, Ève et Adam voyaient cette unité à travers les différences naturelles, ils vivaient dans l’extase de la plénitude divine, ou plutôt dans l’instase, comme disait si subtilement Alexandre Saint-Yves d’Alveydre. Mais après leur chute, ils ne voient plus cette unité et ne voient en lieu et place des différences que des séparations, des béances, de la dualité… ; cette nouvelle perception est introduite par l’esprit du Serpent. La kabbale lourianique ne condamne pas cet esprit, et prétend au contraire que cette perception d’un monde brisé, fragmenté, séparé, est le monde tel qu’il est réellement… que cette séparation n’est pas une illusion introduite par le Serpent mais qu’elle est bien réelle, et qu’il faut la réparer, Tikkun Olam… Le mal ne consiste pas dans la différence mais de faire de la différence une séparation. Et vouloir abolir les séparations peut conduire paradoxalement à abolir les différences elles-mêmes, donc à dissoudre l’ordre dans le chaos plutôt qu’à restaurer l’unité. Certains courants de la kabbale juive paraissent ainsi dépositaires de la doctrine du Serpent, c’est-à-dire des héritiers de Caïn (Le Zohar [Bereshit, 28b et AhareiMot, 59b] indique bien que Caïn était issu de la semence du Serpent), constituant ainsi la Synagogue du Serpent, que Jean évoquait à la fin de l’Apocalypse : la Synagogue de Satan, constituée de faux judéens, de ceux qui se disent judéens mais qui ne le sont pas. Effectivement, les faux judéens considèrent qu’il faut réparer le monde (mal créé) plutôt que de réparer moralement l’homme. Mais revenons au lien entre Caïn et les israélites. L’un des principaux disciples d’Isaac Louria fut Rabbi Ḥayyim Vital (1542–1620), qui recueillit et transmit les enseignements de son maître, notamment dans le Sha’ar HaGilgulim (« Porte des Réincarnations »). Voici ce qu’on trouve dans le chapitre 36, où Rabbi Ḥayyim Vital rapporte l’enseignement de Louria concernant la racine spirituelle de Caïn. Le texte rattache à cette racine de nombreuses âmes de rabbins d’anciennes époques, parmi lesquels les Tannaïm, c’est-à-dire les maîtres rabbins de l’époque de la Mishnah(1er et 2ème siècle ap. J.-C.), notamment Mattathias le Hasmonéen, Yossi ben Yoḥanan de Jérusalem, Nettaï d’Arbel, Akavia ben Mahalalel, Rabbi Yoḥanan ben Zakkaï, Rabbi Akiva ben Yossef, Rabbi Yossi HaGalili, Rabbi Yishmaël ben Elisha, Rabbi Ḥoutspit l’Interprèteet Rabbi Yehouda ben Ilaï, ainsi que plusieurs autres… Le chapitre donne ensuite une liste d’Amoraïm, c’est-à-dire les maîtres qui ont succédé aux Tannaïm, eux aussi de la racine de Caïn, Amoraïm dont les enseignements constituent une grande partie du Talmud. Parmi eux figurent notamment Rav, Shmouel, Rav Houna, Rabbi Yoḥanan, Rav Yeiva Saba, Rabbi Assi, Abaye, Rava, Rav Safra, Rami bar Ḥama, Rav Naḥman, Rabbi Zeïra, Rav Dimi et Ravin, ainsi que de nombreux autres…
Ce n’est pas le monde qu’il faut réparer mais l’homme qu’il faut réparer moralement, et particulièrement les héritiers de Caïn (qui était un être incroyablement pervers et criminel, selon Flavius Joseph, historien juif du 2ème siècle ap. J.-C.). Le mal n’apparaît pas par une création ratée mais d’abord par un être déchu : le Serpent (sans doute chef des Béni-Elohim, esprits déchus). C’est le mauvais choix du Serpent qui induit la rupture avec Dieu et ainsi l’apparition du mal, ce n’est pas la mauvaise création de Dieu qui produit la rupture. Dieu crée la possibilité du mal en créant des créatures libres, il ne crée pas le mal lui-même. La plus profonde réparation serait donc de réparer moralement le Serpent… ou ses héritiers, la postérité de Caïn… C’est pour réhabiliter Caïn et le Serpent qu’une certaine kabbale réparatrice du monde détourne la réparation morale de Caïn et de sa postérité vers la réparation/destruction du monde… et finalement vers la réparation de l’homme en le réduisant à un objet réparable, tel que le préconisent certains transhumanistes, réduisant ainsi le sujet humain à un objet, signant ainsi la mort de l’humanité… Mettre hors d’état de nuire ces fous furieux criminels, c’est d’abord démasquer complètement l’idéologie qui sous-tend leur folie furieuse. C’est chose faite.
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