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Comment la Grande Bibliothèque accueille les populations marginalisées en ses murs

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À 12 h 30, Ernson Saint-Phard entreprend sa ronde aux étages de la Grande Bibliothèque à Montréal. Au quatrième, réservé aux films et à la musique, un agent de sécurité l’oriente vers un jeune homme, la tête couchée sur son pupitre. Au troisième, il converse quelques instants avec une dame, aux sacs encombrés. M. Saint-Phard est intervenant psychosocial à la Société de développement social. Depuis quelques années, l’organisme assure une présence permanente à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) en soutien aux populations marginalisées.

Plus tard, Ernson Saint-Phard explique que le jeune homme, âgé de 19 ans, nouvel arrivant, n’a pas de domicile ni de parents et est aux prises avec des problèmes de santé mentale. La dame âgée du troisième se rend pour sa part tous les jours à la bibliothèque pour lire. « Surtout des livres de cuisine », dit-il. Même si elle n’a pas de domicile fixe, donc pas de cuisine. Elle est accompagnée de son fils d’une quarantaine d’années, qui pianote sur l’ordinateur. Les deux vivent en refuge. Pour l’instant, ils refusent toute solution de rechange.

Parmi les étudiants penchés sur leurs ordinateurs ou sur une partie d’échecs, au milieu des revues et des livres, plusieurs personnes ont trouvé le sommeil dans quelques coins de l’immense édifice. Autour d’eux, tout est calme. Personne ne trouble l’ordre public. Au terme de sa ronde, Ernson Saint-Phard retournera à son bureau pour recevoir ceux qui cherchent à avoir accès à un téléphone, une petite collation au besoin, de l’aide pour trouver un logement, un service de santé ou un emploi, par exemple, ou simplement pour discuter un peu. Plusieurs s’y présentent après la fermeture des refuges, le matin.

Au rez-de-chaussée, un homme qu’Ernson Saint-Phard connaît bien a un petit accès de colère bruyant. Quelques minutes plus tard, il s’est assoupi sur une chaise, un livre à la main. « Normalement, il ne dérange jamais, dit l’intervenant. Il doit s’être passé quelque chose. »

Par définition, notamment soulignée dans le Manifeste IFLA-UNESCO, la bibliothèque publique est un lieu démocratique, ouvert et accessible à tous. Parce qu’elle est ouverte sur le monde, elle reflète les tensions de la société. Itinérance, santé mentale, isolement, précarité : les réalités qui s’observent à l’extérieur se transposent entre ses murs. Halte-chaleur durant les périodes de grand froid, BAnQ est aussi une halte tout court le reste de l’année pour qui cherche un peu de silence et de paix.

La présence d’un intervenant qualifié a également pour fonction de calmer les tensions. « Faire passer un message ou rappeler une règle, ça ne se fait pas de la même manière quand il y a un lien déjà établi », dit Jean-François Fortin, responsable du dossier à l’Association des bibliothèques publiques du Québec (ABPQ).

La formule n’est pas miraculeuse. Une soixantaine de personnes ayant contrevenu aux règlements sont présentement interdites d’accès à la Grande Bibliothèque pour une période de deux ans. « Soixante, ça n’est pas beaucoup sur un total de 5000 usagers », dit Sébastien Nadeau, directeur de l’accès aux services de BAnQ. Le nombre de plaintes, quant à lui, reste stable.

À BAnQ ce n’est que depuis 2023 que des intervenants sont affectés en permanence à l’intervention psychosociale, et leur présence a été rendue possible par une subvention du gouvernement du Québec.

Au Québec, c’est à la bibliothèque de Drummondville, en 2021, que les premières initiatives du genre ont été prises. Aujourd’hui, c’est une trentaine de bibliothèques du Québec qui se sont dotées d’un certain service d’aide sociale. La bibliothèque Gabrielle-Roy, située au milieu du quartier Saint-Roch, à Québec, a elle aussi intégré cet aspect important de sa mission.

Plus d’isolement

L’isolement s’est accentué après la pandémie. « [Il] a été le premier signal d’alerte, mais rapidement, on a vu apparaître toute une série d’enjeux sociaux », explique Jean-François Fortin.

Une fois à la retraite, certaines personnes âgées voient dans la bibliothèque un milieu social. Ernson Saint-Phard parle de cet homme, qui occupait autrefois une profession lucrative, qui adore fréquenter la bibliothèque, même s’il confond parfois la porte de l’ascenseur avec celle de sa chambre à coucher. Un autre refuse de fréquenter un centre de jour parce qu’il préfère se retrouver dans cet espace public, parmi les gens et les livres. BAnQ a aussi assoupli son règlement au sujet des gens qui dorment sur place, que ce soit des étudiants surchargés ou des personnes en situation d’itinérance. Aujourd’hui, on les laisse dormir. « On regarde leurs signes vitaux », dit Ernson Saint-Phard. Si, après plusieurs heures, la personne dort toujours, on tentera de la réveiller pour amorcer une intervention avant la fermeture.

D’abord la gardienne de la culture et du patrimoine, la bibliothèque diversifie maintenant ses rôles. Des formations sont prévues pour que le personnel sache naviguer parmi les réalités d’aujourd’hui. Et l’ABPQ organise régulièrement des rencontres entre intervenants travaillant dans les différentes bibliothèques du Québec pour qu’ils discutent des défis auxquels ils font face.

« On est au début de quelque chose, conclut Jean-François Fortin. Mais tout indique que la bibliothèque est appelée à jouer un rôle de plus en plus important dans le tissu social. »

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