Saviez-vous que c’est Jakob Schweppe, un joaillier allemand arrivé à Genève en 1766, qui est à l’origine d’une des boissons gazeuses les plus connues au monde: Schweppes?
Venu travailler pour l’horlogerie, Jakob Schweppe est un esprit curieux qui devient aussi membre de la Société des Arts de Genève – une académie locale des sciences, des techniques et des arts. Là, il participe aux débats techniques, suit des cours de chimie et découvre le savoir-faire de ceux qui fabriquent de l’eau gazeuse dans un but médical.
Ne maîtrisant pas la gazéification industrielle de l’eau, Jakob Schweppe s’en remet à un pharmacien qu’il rencontre. Albert Gosse résout le problème en projetant de l’acide sur de la craie pour recueillir le gaz. Nicolas Paul, un ingénieur hydraulique chargé d’approvisionner l’eau des fontaines de Genève, construit l’instrument qui va permettre d’industrialiser cette technologie. Et il développe la fameuse bouteille ovoïde pour mieux retenir le gaz carbonique. Schweppe trouvera son marché en Angleterre et s’installera à Londres où il connaît le succès.
Le parcours entrepreneur s’inscrit dans la lignée de ceux qui ont fait naître et vivre l’industrie de Genève, petite ville à l’échelle européenne mais devenue un «hub» dans ce domaine. «On retrouve souvent une part de génie créatif et surtout une propension à aller chercher des connaissances et des compétences diverses, parfois lointaines, et à les mettre en connexion», résume Sylvain Wenger, passé par l'institut d'histoire économique Paul Bairoch (IHEPB).
La force du brassage
La cité de Calvin constitue ainsi un terreau pour le développement de filières de production, et pas juste de services comme on le croit trop souvent. Les ingénieurs et les chercheurs genevois interagissent depuis longtemps avec leurs homologues mondiaux. Et si la ville n’a pas d’emblée d’école technique de renommée mondiale, elle profite de celles de Lausanne ou de Zürich, transcendant les limites cantonales.
Depuis les temps moyenâgeux, la ville du bout du lac est le théâtre de grandes foires, rencontrant le succès à la faveur d’une position centrale sur les routes commerciales d’Europe occidentale. La place du Bourg-de-Four est un lieu de brassage. Petit à petit, une proto-industrie émerge: quelques procédés sont mécanisés dans l’imprimerie, la soierie et l’horlogerie.
Une nouvelle impulsion est donnée par la première arrivée des réfugiés huguenots au milieu du 16e siècle. Ces nouveaux arrivants amènent de la main d’œuvre et des capitaux, mais ils apportent aussi des réseaux commerciaux dans leurs valises. Avec l’arrivée massive des réformés, on passe d’un marché local à un marché de plus grande portée, tourné vers le lointain.
«On sait qui sait faire quoi, et surtout à qui vendre. Les nouveaux arrivants apportent aussi des réseaux de fournisseurs et d’affaires, très utiles à l’industrie. La technique seule ne suffit pas», analyse Sylvain Wenger. Puis survient la deuxième vague de réfugiés en 1685, après la révocation de l'édit de Nantes en France. Genève y gagne encore plus de connaissances et d’aisance technique.
Les prémices du luxe
La main-d'œuvre genevoise étant déjà relativement chère, la production s’oriente petit à petit vers la qualité, plutôt que la productivité accrue. Au 18e siècle, l’horlogerie, l’orfèvrerie et la bijouterie d’une part, l’industrie des toiles de coton peintes d’autre part, se structurent et se transforment partiellement grâce à quelques nouveaux procédés.
«Ces secteurs se mécanisent progressivement et évoluent vers diverses spécialisations, en fonction des débouchés et de la main d’œuvre», précise l’historien économique. La soierie se concentre par exemple dans la fabrication de fils; les artisans de la draperie n’exécutent pas le tissage et se restreignent au finissage d’étoffes importées, dont ils assurent la teinture. C’est ce qui oriente les manufactures textiles vers la production des «indiennes», ces tissus de coton peints ou imprimés.
Ces orientations fortes marquent le choix de la qualité plutôt que de la production de masse, et les prémices du luxe. Les raisons de cette approche singulière sont aussi à rechercher dans le manque d’espace. La démographie est forte, l’agriculture extensive n’existe pas et l’on se plaint déjà du peu d’espace. «Les zones habitables sont limitées par les montagnes, la frontière française et les marécages du Rhône non canalisés. Il faut donc de la qualité et de la valeur ajoutée», résume Sylvain Wenger.
Plus tard, au milieu du 19e siècle, Genève entame sa mutation urbanistique, menée par l’homme politique James Fazy, fondateur du parti radical genevois. De nouveaux quartiers sont construits, ainsi que le boulevard qui porte son nom. La démolition des fortifications de la vieille ville, couplée à l’accroissement démographique, met la cité face à l’immense défi de moderniser ses réseaux d’eau et de créer ceux de gaz et d’électricité.
Il faut impérativement accompagner la démolition de la ceinture «fazyste» et l’agrandissement de la ville avec des infrastructures qui garantissent l’apport en énergie et la salubrité. Pour répondre à cette demande, quelques inventeurs-ingénieurs de génie en réseaux d’infrastructure, en adduction d’eau, en énergie, en turbines hydrauliques et en instruments de précision innovent sous contrainte.
Le temps des inventeurs
En plus d’être bricoleurs et créatifs, ils suivent des formations prestigieuses et entretiennent des échanges avec les grands scientifiques et techniciens mondiaux de leur époque. «Ils s’abonnent à des revues, suivent les grandes problématiques d’ingénierie étrangère, connaissent les dernières techniques développées. Il y a une vraie émulation, et même une diffusion des savoirs», décrit l’historien, qui cite par exemple Auguste De la Rive (1801-1873), professeur de physique expérimentale à l’Académie de Genève, tourné vers l’électricité, sur des sujets aussi divers que la théorie chimique de la pile électrique et la dorure galvanique (dorure des métaux à l’électricité évitant ainsi d’utiliser du mercure) qui s’avérera essentielle pour les horlogers.
La maison familiale d’Auguste De la Rive à Presinge, puis son logement dans la Vieille-Ville de Genève, sont des lieux de rendez-vous récurrents pour nombre de scientifiques européens. Il fonde en 1862 la Société genevoise d’instruments de physique – la fameuse SIP.
Celle-ci sera un temps dirigée par Théodore Turrettini (1845-1916), qui s’illustre dans la distribution d’énergie, alors en pleine expansion, et fait construire le Bâtiment des forces motrices pour alimenter les fontaines, les maisons et les ateliers de la ville. Cela lui vaut en 1891 d’occuper une place à l'International Niagara Commission, réunissant les meilleurs spécialistes en vue d'installer une centrale en amont des chutes du Niagara.
Jean-Daniel Colladon (1802-1893), qui obtient le grand prix de l'Académie des sciences de Paris pour des recherches sur la compressibilité des liquides, contribue de son côté à la création de l'École centrale de Paris. Par la suite, professeur de mécanique à l'Académie de Genève, il dirige la construction de l'usine à gaz de la ville et en profite pour faire des expériences sur les pertes d'énergie dues à la transmission du gaz. C'est l'origine de son idée d'utiliser des perforatrices à air comprimé pour faciliter le percement de tunnels. Il sera ensuite beaucoup sollicité comme ingénieur gazier, notamment à Naples.
L’ouverture internationale est de rigueur, à l’exemple de l’ingénieur René Thury (1860-1938) qui, après un apprentissage de mécanicien à la Société genevoise d'instruments de physique, effectue un séjour dans le laboratoire de Thomas Edison à Menlo Park près de New York. Il est finalement engagé par la société A. de Meuron & Cuénod, constructeur genevois de machines électriques, où il acquiert une réputation internationale en concevant de puissantes et solides dynamos, en s'essayant à la traction à crémaillère sur forte pente et en mettant au point un système de production-distribution d'électricité sur longue distance (courant continu à intensité constante).
La chimie au bout du lac
Si le génie mécanique était saillant à Genève au 19e siècle, au tournant des années 1900, c’est l’ère de la chimie industrielle et des fabricants de colorants, d’arômes et de parfums qui s'ouvre. La filière naît avec l’installation à Genève de plusieurs familles liées à l’industrie chimique allemande, mais pas seulement.
En 1895, à Zurich et à Genève, deux entreprises voient le jour la même année. Le chimiste visionnaire de Plainpalais Philippe Chuit s’allie au négociant en gros Martin Naef, pour démarrer l’aventure Firmenich dans le quartier de la Servette. En 1898, Léon et Xavier Givaudan, originaires de Lyon, se déplacent aussi à Genève. Leurs sociétés deviendront les plus grandes entreprises industrielles de fragrances et d’arômes.
Au bord du lac, on allie la capacité d’innovation en chimie organique avec les connaissances des parfumeurs français – de Grasse notamment –, pour maîtriser la synthèse des molécules aromatiques. Aujourd’hui, Firmenich est devenue en partie néerlandaise après sa fusion avec DSM. Givaudan est restée indépendante en multipliant les acquisitions, notamment celle, récemment, d’une société spécialisée dans l’intelligence artificielle, pour démultiplier ses possibilités créatrices.
Le temps de la mécanique
Les aventures industrielles ne finissent cependant pas toujours en eau de rose. «L’automobile a été une réussite technique incontestable à Genève, mais un certain échec commercial», déplore Sylvain Wenger. Vers 1900, une trentaine d'entreprises se lancent dans l'aventure. Mais la crise économique de 1907-1908, puis les séquelles de la Première Guerre mondiale et finalement l'importation croissante de voitures moins chères tuent la filière.
Piccard & Pictet, du nom des deux concepteurs associés, les ingénieurs Paul Piccard (arrière-grand-oncle de Bertrand Piccard) et Lucien Pictet, perdure toutefois un peu. La Croix-Rouge lui commande sa première ambulance et l’armée, sa première voiture d’état-major… La notoriété vient aussi de succès dans les compétitions automobiles, la Pic-Pic dépassant les 170 km/h lors du championnat de France de 1914. Mais ce sera la faillite en 1920, après des investissements malheureux.
Moins connue, la filière des moteurs d’avions a aussi un destin à Genève. Les frères Henri et Armand Dufaux, inventeurs d’un moteur pour bicyclette (Motosacoche), s’associent avec l’entrepreneur Jules Mégevet, qui possède le chantier naval de Corsier-Port. Ils y mettent au point l'hélicoptère Dufaux (1905), un avion à décollage vertical équipé d'un moteur à explosion, et conçoivent un appareil permettant à Armand de traverser le Léman dans sa longueur. Ce record du monde de vol sur l’eau leur permet de remporter le prix de 5000 francs créé par la maison Perrot-Duval. Ils abandonnent cependant l'aviation en 1912 et vendent leurs brevets.
Une économie de la confiance
Les conversions opportunistes émaillent aussi l’histoire industrielle, comme celle d’Hispano-Suiza, fondée par l’ingénieur suisse Mark Birkigt en 1904. Cette marque d’automobiles et d’équipements aéronautiques se reconvertit dans la fabrication de moteurs d’avions et de canons pendant la Grande Guerre. Elle quittera finalement Genève en 1985.
L’entreprise de mécanique de précision Tavaro, créée en 1934 à Genève par le groupe horloger Tavannes, excelle d’abord dans les mécanismes de mise à feu et les charges explosives. Mais dans son usine des Charmilles, ce sont ensuite les machines à coudre Elna qui sont fabriquées à partir de 1940.
L’émulation technique qui règne à Genève depuis des siècles favorise les disruptions. A l’exemple d’un Raoul Pictet, physicien de Plainpalais qui obtient en 1875 pour la première fois la liquéfaction de l'azote et de l’oxygène par l’action simultanée d’une haute pression et d’une basse température. Il est à l'origine des techniques modernes de réfrigération.
«Le bassin genevois est dense et les innovateurs sont en connexion les uns avec les autres. Ils se connaissent et sont parfois parents. La confiance prédomine sur ce marché réduit, et on se passe de contrats et de brevets», retrace Sylvain Wenger. L’autre accélérateur des filières industrielles est l’apport aisé de capital par de grandes familles investies dans la banque et dans l’aventure coloniale, qui n’hésitent pas en parallèle à injecter des fonds dans les industries naissantes à Genève afin de se diversifier.
Les grandes figures de l’innovation industrielle genevoise n’ont pourtant pas connu la célébrité comme Oberkampf ou Chaptal en France. Le «personal branding» ne fait pas partie de la culture genevoise, discrète et pour laquelle il n’est nul besoin de faire du bruit quand on est bon. Il n’empêche que le milieu de l’innovation genevois a toujours été effervescent – comme une bouteille de Schweppes.


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