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Life 24/06/2026 16:44
Un rapport du Sénat publié appelle à « réveiller les consciences » sur le masculinisme. Comment en parler avec son enfant sans le braquer ? Éclairage de la chercheuse Stephanie Lamy.

Netflix
Un rapport du Sénat publié ce 24 juin souligne la menace des mouvements masculinistes.
Un « risque réel pour la démocratie ». Après l’alerte de la DGSI sur la « potentialité terroriste forte » des incels, la délégation aux droits des femmes du Sénat a publié ce 24 juin un rapport sur le masculinisme en France.
Fruit de plusieurs mois de travail et d’auditions de spécialistes, il dresse le constat suivant : « Les masculinismes d’aujourd’hui ne sont pas qu’une simple ’tendance’ sur les réseaux sociaux. Ils constituent un mouvement social et politique qui vise à anéantir les droits des femmes et, in fine, à démanteler notre socle démocratique ».
Diffusé notamment sur les réseaux sociaux, la mouvance n’est pas nouvelle, mais elle est qualifiée par les sénatrices Béatrice Gosselin (LR), Olivia Richard (Union centriste) et Laurence Rossignol (PS) de « phénomène grandissant ». En tant que parent, comment savoir si son ado y est exposé ? Comment engager la discussion sans renforcer son adhésion à ces idées ?
En mars 2025, au moment de la diffusion de la série Adolescence sur Netflix, dans laquelle le protagonniste Jamie, adhérant aux idées incel, est accusé d’avoir tué une de ses camarades, Katie, nous avions interrogé la chercheuse Stephanie Lamy, autrice de La terreur masculiniste (éd. du Détour).
Le HuffPost. Quelles stratégies les prédicateurs masculinistes utilisent-ils pour capter et fidéliser un public adolescent ?
Stephanie Lamy. La force des récits masculinistes est d’offrir un bouc émissaire vers lequel tourner sa colère. Les incels (les « célibataires involontaires », ndlr) s’adressent aux jeunes hommes qui se trouvent laids, en leur disant que travailler à s’améliorer ne sert à rien. Cela répond à leur mal-être, là où ils ne trouvent pas forcément de réponse à leurs questions auprès des adultes.
À cela s’ajoutent les manipulations algorithmiques des plateformes, qui jouent clairement un rôle dans la diffusion et dans l’amplification de ces contenus radicaux auprès des jeunes et rendent donc le point d’entrée à ces discours radicaux assez facile.
Quels sont les signes indiquant qu’un adolescent pourrait être exposé à des contenus masculinistes ?
La série Adolescence cible juste quand il s’agit de montrer les signaux faibles de la radicalisation. Cela peut être un changement d’attitude vis-à-vis de « l’autre » au sens large, ce qui inclut les minorités, les femmes de l’entourage. C’est ce qui produit avec Jamie (le personnage principal, ndlr) dans la série : sa mère, sa sœur, sont complètement effacées. Le fondement des idéologies masculinistes repose sur cet effacement de la perspective des femmes et des minorités de genre, et sur la préservation des intérêts entre hommes.
Il valorise aussi la compétition entre hommes. Lorsqu’il dit « je suis mieux que d’autres, qui auraient violé Katie », cela montre qu’il hiérarchise les horreurs en se plaçant dans la position du « nice guy » ainsi que dans celle de la victime. Cette victimisation permanente est aussi symptomatique du discours incel. Mais ce n’est pas simple, parfois, de savoir faire la différence entre ce qui relève d’indignations « normales » de l’adolescence, qui participe à la construction de l’identité, et une forme de radicalisation. Dans le dernier épisode, on apprend enfin que Jamie avait déjà une tendance à la violence. Ça aussi, cela devrait alerter.
Est-il possible de faire de la sensibilisation et de la prévention dans les familles ?
Bien sûr. Le travail de déconstruction des stéréotypes de genre des parents à la maison est essentiel. La bonne nouvelle est que, comme dans toute forme de radicalisation, les individus peuvent aussi renoncer, changer d’avis. Pour cela, il faut humaniser les femmes, mettre en avant l’autorité des mères, que ce ne soient pas toujours les pères qui parlent aux fils, mais qu’ils soient aussi présents pour appuyer les mères sur ces sujets.
Pour lutter contre les stéréotypes, il faut lutter contre les deux piliers du masculinisme que sont l’entre-soi masculin et l’effacement total de la perspective des femmes et des minorités. C’est pour cela que promouvoir des modèles masculins positifs est contre-productif : cela perpétue l’entre-soi et reproduit donc les mêmes ressorts que ceux sur lesquels repose l’idéologie masculiniste. La solution est, au contraire, de mettre en avant la légitimité et l’humanité des femmes.
Existe-t-il des profils types d’adolescents plus susceptibles d’être attirés par ces discours ?
Comme dans toute forme de radicalisation, une certaine perméabilité au préalable est nécessaire. Si un jeune garçon est élevé dans un environnement où l’égalité n’est pas questionnée, où la mixité de genre va de soi, où l’empathie est développée, où il a conscience de ses privilèges, il sera probablement moins perméable à cette pensée. Cela ne veut pas dire qu’il ne sera pas en contact avec ces contenus en consultant TikTok ou Instagram, mais il va sans doute moins s’attarder dessus. Ce qui veut dire que, petit à petit, il y sera de moins en moins confronté si on suit la logique des algorithmes.
Ce qui est terrible en revanche, c’est qu’il suffit qu’il ait un pépin dans sa vie pour qu’il considère que s’impliquer dans les milieux radicaux masculinistes peut être une solution à ses problèmes.
Comment les parents peuvent-ils aborder ce sujet avec un adolescent sans le braquer ?
La position des pères est primordiale : ils doivent s’effacer et laisser les discours maternels prendre autant de place que les leurs. Il nous faut aussi, en tant que parents, déconstruire nos propres dynamiques sexistes au sein du couple car c’est sur ce terreau que se construit le discours masculiniste.
Inciter les ados à signaler les contenus masculinistes est aussi une bonne idée. Dernièrement, un attentat incel a été déjoué à Annecy et c’est grâce à un signalement Pharos, sans doute fait par un jeune. Ce type de comportement - être vigilant sur ce qui se passe sur les réseaux sociaux et être acteur ou actrice de la modération - est important parce que ça leur confère un pouvoir.
Enfin, je pense que les pairs, les autres jeunes, ont aussi un rôle à jouer pour dégoûter de la tentation masculiniste. On sait très bien que l’émulation entre jeunes est beaucoup plus efficace que ce que pourrait dire un parent.
Quelles ressources recommanderiez-vous aux familles ?
Pauline Ferrari, qui travaille aussi sur les masculinismes, avait suggéré de laisser traîner des livres, des documentaires, pour piquer la curiosité des ados. Son livre, Formés à la haine des femmes (éd. JC Lattès) est un très bon outil pédagogique, tout comme le documentaire de Pierre Gault, Mascus, les hommes qui détestent les femmes (disponible sur France.tv). Il faut quand même privilégier les ressources écrites et produites par des femmes, toujours dans cette optique de promouvoir leur perspective. Quant à savoir s’il faut laisser son enfant regarder Adolescence… Je dirais que oui, à condition qu’il ouvre la voie à une vraie discussion sur les dangers des idéologies masculinistes.
Comment réagir si on apprend que son enfant suit des influenceurs masculinistes ?
Si on sait que son enfant suit des prédicateurs masculinistes, c’est qu’on a déjà fouillé dans son téléphone. Or, ce n’est pas quelque chose à faire : nos enfants ont besoin de leur intimité. Le priver de téléphone est aussi une très mauvaise idée car on sait bien que ça ne va que conforter en lui l’idée de « moi contre vous » déjà présente chez les adolescents, mais exacerbée par les discours masculinistes. S’il a déjà exprimé de la violence, il ne faut pas non plus hésiter à emmener son enfant consulter un psychologue, s’il est d’accord. Il faut reconnaître son mal-être car sans lui, il n’y a pas d’adhésion au discours masculiniste. Dans tous les cas, le dialogue reste la clé.
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