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C'est un livre à gestation lente, dont l'idée a germé il y a plus de quarante ans dans un coin reculé de l'île Maurice, la terre natale d'Ananda Devi (1957), qui vit en France depuis longtemps.
Cette terre volcanique de l'océan Indien, les fractures et métissages de langues et de cultures que des siècles de déplacements tectoniques et humains y ont façonné, la violence des conquêtes et des ségrégations, tout cela est au cœur de son œuvre prolifique, tout comme l'Inde dont étaient originaires ses ancêtres.
Sa Chronique d'un royaume perdu est peut-être l'un des plus ambitieux. Avec cette fresque qui s'étend sur quatre générations, de la moitié du XIXe siècle aux confins du XXe, il s'agit moins d'une reconstitution historique que d'une uchronie, une manière d'ouvrir notre imaginaire et le récit des origines mauricien.
Le Bouchon, refuge et prison
Nous sommes à la fin de l'esclavage. Bientôt, à Maurice, viendront se joindre des milliers d'"engagés" indiens pour pallier le manque de main-d'œuvre, dans des conditions à peine plus enviables.
Il est question d'un lieu dont on peine à dire s'il est maudit ou protégé des cieux : le Bouchon. Dans ce hameau coupé du reste de l'île par une forêt impénétrable d'un côté, un lagon poissonneux de l'autre, ils sont cinq à avoir trouvé refuge, cinq enfants d'unions interdites dans une plantation sucrière. Trois avaient pourtant été élevés comme les siens par le propriétaire, avant d'être bannis. La rumeur dit même que tous descendent d'un seul homme, un ancien esclave dont le magnétisme irrésistible aura mélangé à jamais les lignées, blancs et noirs, maîtres et affranchis.
Une île dans l'île, le Bouchon préserve en même temps qu'il enferme, utopie fragile qui porte en germe sa propre impossibilité. Les générations y croissent à la manière d'un banian, cet arbre tropical dont des racines aériennes partent des branches pour former une immense tapisserie végétale. Chacune devra défendre sa liberté contre les menaces extérieures et, peut-être pire, les instincts autodestructeurs.
Réalisme magique
Chronique d'un royaume perdu convainc d'abord par son ampleur romanesque. Sa langue dense et charnelle, poétique jusqu'à assumer le lyrisme des légendes anciennes, séduit davantage quand elle se fait crue, habitée par la présence des morts, l'odeur des plantes et du sang, que par certains accents plus solennels.
Ananda Devi convoque un réalisme magique qui renvoie forcément à Gabriel Garcia Marquez ou, plus proche de nous, à Miguel Bonnefoy, et produit quelques scènes flamboyantes, telle cette jeune femme devenue la déesse protectrice du Bouchon, sortant de terre dans son habit de mousse et d'insectes. Surtout, cette touche fantastique sert le dessein du texte. En déplaçant sur le terrain du mythe la question des identités qui fracturent cette "île minuscule savamment morcelée par son héritage colonial", Ananda Devi lui offre une voix profonde et nouvelle, et donne au microcosme du Bouchon une portée universelle. Comme elle l'explique pour le journal mauricien L'Express : "C'est un pays, un archipel, un continent, un univers, un royaume, un rêve."
Chronique d'un royaume perdu, roman d'Ananda Devi (Grasset, 2026) ©Grasset⇒ Chronique d'un royaume perdu | Roman | Ananda Devi, Grasset, 464 pp., 24 €, numérique 17 €
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