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FIGAROVOX/TRIBUNE - La sénatrice écologiste Anne Souyris a déposé une proposition de loi pour que les consommateurs de drogue ne soient plus menacés de poursuites pénales en cas d’appel des services d’urgence. François Diot, thérapeute, conteste cette approche qui normalise un usage addictif.
François Diot est thérapeute, spécialiste des addictions, ancien directeur de CAARUD (Centre d’Accueil et d’Accompagnement à la Réduction des risques pour Usagers de Drogues), membre du CNPERT, (Centre National de Prévention, d’Études et de Recherches en Toxicomanie).
La sénatrice EELV de Paris, Anne Souyris, dans une démarche de «bon Samaritain», se flatte sur les réseaux sociaux d’avoir déposé, ces derniers jours, une proposition de loi destinée à réduire les risques liés à la pratique du chemsex et à l’encadrer par un accompagnement. Le chemsex est défini comme une pratique consistant à consommer des substances psychoactives telles que le GHB, la MDMA, la méthamphétamine ou d’autres stimulants de type cathinones dans le but de prolonger, d’intensifier ou de faciliter des relations sexuelles, principalement observées au sein de la communauté homosexuelle masculine. De tels mélanges présentent évidemment des risques mortels immédiats : overdoses et altération du discernement provoquant des conséquences graves. Selon certaines associations, dans de grandes villes comme Paris, la pratique serait associée, d’après leurs recensements, à environ un décès par semaine, avec des pics ponctuels à certaines périodes.
Anne Souyris défend deux mesures principales : d’une part, l’instauration d’une immunité pénale pour les personnes pratiquant le chemsex appelant les secours en cas d’urgence, afin qu’elles ne puissent être poursuivies pour usage ou détention de stupéfiants constatés lors de l’intervention. D’autre part, l’obligation pour les sites et applications de rencontre d’intégrer des messages de prévention visant à limiter les conduites à risque. Elle propose également de s’appuyer sur le large réseau associatif engagé dans la «réduction des risques». Un réseau qui soutient naturellement cette orientation, dont il a fait un axe central de son action et de son financement public.
Anne Souyris revendique un consensus associatif. Mais l’entre-soi militant ne constitue pas un consensus sociétal.
Le projet bénéficie aussi de l’appui d’élus de la majorité municipale parisienne de gauche, désireux de conserver la mairie en 2026, en cohérence avec un programme qui prévoit notamment l’extension des «Haltes Soins Addictions» (HSA), ces structures destinées à encadrer et sécuriser la consommation de drogues, mais qui suscitent de vives critiques de la part de riverains confrontés à leurs effets délétères sur l’espace public, deal, bagarres et délinquance. Cette démarche est présentée comme une avancée humaniste et pragmatique. Elle prétend sauver des vies sans encourager la consommation. Elle se veut transpartisane, moderne, alignée sur des expériences étrangères. Mais derrière cette apparence généreuse — «personne ne devrait craindre d’appeler les secours d’urgence», déclare la sénatrice à propos des pratiquants du chemsex — se cache une bascule idéologique profonde : substituer à une politique de sortie de l’addiction une politique d’accompagnement durable de l’usage de drogues. Il est urgent d’en débattre lucidement.
Oui, appeler les secours doit être un réflexe. Oui, la peur de tomber sous le coup de la loi peut retarder leur intervention. Mais poser la question uniquement sous cet angle revient à isoler l’instant dramatique de tout ce qui le précède. Le problème central du chemsex n’est pas l’appel aux secours. C’est l’installation d’un marché, d’une culture et d’un environnement numérique qui banalisent l’injection ou l’ingestion répétée de substances puissantes dans des contextes de désinhibition sexuelle extrême. En créant une exception pénale autour de la scène de consommation, on envoie un message implicite : «l’usage est risqué, mais gérable.» Or, il ne l’est pas. Les produits stupéfiants concernés : GHB/GBL, cathinones de synthèse, méthamphétamine, et cocaïne ne relèvent pas d’une consommation festive anodine. Ils induisent dépendance, troubles psychiatriques, hospitalisations répétées, contaminations VIH/VHC, isolement social massif.
Sauver une vie à 3 heures du matin est indispensable. Empêcher une nouvelle plongée dans le chemsex le week-end suivant doit être une priorité.
La réduction des risques, inscrite dans le Code de la santé publique depuis 2004, avait un objectif clair : limiter la transmission du VIH et les décès par overdose dans un contexte d’épidémie massive du sida et de l’hépatite C. Elle était pensée comme un outil pragmatique, non comme une philosophie globale, et encore moins définitive. Aujourd’hui, elle tend à devenir un paradigme exclusif. On informe, on distribue des seringues et des pipes à crack propres, on accompagne, on sécurise. Mais on parle peu de sevrage, de désintoxication et d’abstinence durable. Dans le champ du chemsex, le discours dominant devient : «comment consommer moins dangereusement ?» Pourquoi n’ose-t-on plus dire : «comment sortir définitivement de ces conduites ?»
Le texte d’Anne Souyris évoque un « large consensus ». Mais de qui parle-t-on ? Principalement d’associations historiquement engagées dans la réduction des risques, dont certaines bénéficient de financements publics liés précisément à ces missions. Où sont les addictologues orientés vers le sevrage complet et un parcours de soins structuré? Où sont les psychiatres spécialisés dans les dépendances sévères et le traitement complet de celles-ci ? Où sont les familles endeuillées ? Un consensus interne à un écosystème ne constitue pas un consensus sociétal.
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Ce sont elles qui structurent aujourd’hui le marché du chemsex, y imposer la diffusion de messages de prévention semble être du bon sens. Mais le problème est plus profond que cela. Leur demander d’ajouter un bandeau de prévention revient à moraliser un système économique fondé sur la marchandisation des relations humaines, y compris dans ce qu’elles ont de plus intime. Par ailleurs, un message de prévention ne modifie pas la logique d’hyper-disponibilité sexuelle. Il ne régule pas les dynamiques d’addiction comportementale. Plus problématique encore : on risque d’aboutir à une situation paradoxale , des plateformes qui facilitent l’usage de drogues tout en affichant un message sanitaire pour se couvrir juridiquement et se mettre à l’abri de toute responsabilité.
Le chemsex n’est pas seulement une pratique. C’est souvent un symptôme : isolement, homophobie intériorisée, traumatismes, troubles anxieux, dépression, recherche d’intensité. Répondre à cela par des kits de réduction des risques et une immunité pénale ponctuelle, c’est traiter le problème à la surface. Le véritable enjeu est thérapeutique. Il faut un accès massif à des soins addictologiques spécialisés, un parcours de sevrage structuré, un accompagnement psycho-traumatologique, des alternatives communautaires non toxiques, et la reconstruction du lien social. Sauver une vie à 3 heures du matin est indispensable. Empêcher une nouvelle plongée dans le chemsex le week-end suivant doit être une priorité.
Une société se juge à sa capacité à protéger les plus vulnérables. Mais elle se juge aussi à sa capacité à ne pas banaliser ce qui les détruit.
On oppose souvent «idéologie prohibitionniste» et «pragmatisme humaniste». Mais le véritable pragmatisme consiste à regarder les trajectoires sur dix ans. Combien de consommateurs de chemsex restent dans une pratique occasionnelle ? Combien évoluent vers des conduites addictives sévères ? Combien développent des troubles psychiatriques persistants ? Combien en meurent dramatiquement ? Une politique publique doit viser la sortie de ce cycle mortifère, pas sa stabilisation. Se questionner sur ces points ne signifie pas criminaliser aveuglément. Il ne s’agit pas d’envoyer des usagers de drogues en prison. Il s’agit de rééquilibrer le discours public : oui à l’appel au secours sans panique, oui à la prévention sanitaire, oui à une stratégie nationale ambitieuse de désintoxication et de soin, oui à la reconstruction du lien social et de son humanité.
La compassion ne consiste pas à sécuriser l’autodestruction. Elle consiste à accompagner vers la liberté. Une société se juge à sa capacité à protéger les plus vulnérables. Mais elle se juge aussi à sa capacité à ne pas banaliser ce qui les détruit. La loi du «bon Samaritain» peut sauver des vies dans l’instant, mais elle ne résoudra pas le problème structurel du chemsex. Si nous voulons être réellement humanistes, alors posons les bonnes questions : voulons-nous réduire les risques… ou réduire les dépendances ? Ce n’est pas la même ambition. Enfin, historiquement, la famille de gauche dont se revendiquent Anne Souyris et ses alliés a été plutôt fidèle à ce principe popularisé par Karl Marx : «à chacun selon ses besoins», dans une perspective de partage des biens et des services. Aujourd’hui, on est en droit de se demander si, paradoxalement, cette gauche n’est pas davantage adepte d’une vision ultra-libérale pouvant se résumer ainsi : «à chacun selon ses fantasmes» ... tout en exigeant que la loi s’en mêle .


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