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La salle est lumineuse, grâce à ses immenses fenêtres et à ses murs jaune pâle, dont un décoré d’un papier peint où l’on voit de discrets oiseaux tropicaux. C’est dans cet environnement confortable, entourés de jouets, que les enquêteurs du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) rencontrent les enfants victimes de violence, dont les signalements ne cessent d’augmenter ces dernières années.
Leur unité spécialisée, le Module abus physique et décès d’enfants, n’est pas très connue du grand public, mais depuis qu’elle a été créée en 2020, les enquêtes y sont plus efficaces, soutient la lieutenante-détective Mélanie Provencher, superviseure des enquêtes de cette équipe.
Rencontrée sur place, parmi les animaux en peluche et les livres colorés, elle explique combien la tâche est délicate quand il s’agit de parler à des enfants brutalisés. Mais leurs 12 enquêteurs bénéficient d’un savoir-faire tout particulier avec les tout-petits, acquis sur le terrain et avec des cours spécifiques. Le fait de les avoir regroupés dans une même équipe a renforcé d’autant leur expertise.
L’équipe a accueilli de nouveaux enquêteurs depuis sa création : les cas d’enfants maltraités ne cessent de croître. En 2021, le SPVM a traité 502 dossiers de violences physiques, alors que, l’an dernier, le total avait bondi à 797. Sans oublier qu’un « dossier » peut regrouper plus d’un enfant : 900 petites victimes ont été comptabilisées en 2025.
Ces chiffres peuvent indiquer une hausse du nombre d’enfants battus — mais pas forcément. Avec la commission Laurent, qui s’est penchée en 2019-2020 sur la mort de la « fillette de Granby », la population est plus alerte, se sent plus concernée — et dénonce, rapporte la lieutenante-détective.
Des lieux pour rassurer les enfants
Rien n’a été laissé au hasard, décrit la sergente-détective Caroline Grégoire, enquêteuse au Module abus physique et décès d’enfants, en montrant les lieux qu’elle a aidé à concevoir : les couleurs ont été réfléchies, tout comme le mobilier. Des divans confortables, mais pas de chaises à roulettes pour ces jeunes souvent nerveux, parfois hyperactifs, quand ils doivent raconter de terribles choses.
La salle garnie de jouets sert à faire baisser le stress des petits, poursuit-elle. Les frères et sœurs peuvent aussi s’y amuser pendant qu’ils attendent leur tour de parler aux enquêteurs. En effet, dans certains cas de maltraitance, « on doit rencontrer toute la fratrie », souligne l’enquêteuse, qui ne porte jamais son uniforme de policière pour leur faire oublier la gravité de la situation. Il peut être difficile pour certains enfants de s’ouvrir à des policiers, surtout quand leur rapport à l’adulte a déjà été sérieusement malmené. Certains vivent de plus un confit de loyauté envers leurs parents et ne veulent pas parler en mal d’eux. D’autres croient que, s’ils parlent à la police, la famille pourrait éclater. Il faut les amener à s’ouvrir et les rassurer, dit-elle.
Une autre salle sert à prendre leur déposition — celle-là est plus sobre, pour qu’ils ne soient pas distraits. Un second enquêteur écoute dans la salle adjacente, parfois avec un intervenant du Directeur de la protection de la jeunesse (DPJ) — pour que l’enfant n’ait pas à raconter son histoire à répétition.
Pas d’accusations à tout prix
Ici, le succès ne se mesure ni en nombre de chefs d’accusation déposés ni en verdicts de culpabilité. Les décisions sont prises, d’abord et avant tout, pour la sécurité et le bien-être de l’enfant, disent les deux policières.
Elles expliquent que leurs enquêtes n’ont pas toujours pour objectif de constituer des preuves pour aller en cour. Si le processus judiciaire peut être intimidant pour les adultes, imaginez pour les enfants : « c’est fois mille », dit la sergente-détective Grégoire. Et puis, la plupart du temps, l’agresseur est un parent, ce qui rend l’exercice encore plus éprouvant pour l’enfant.
Faire un procès criminel au parent, est-ce toujours dans l’intérêt supérieur du jeune ? Parfois oui, parfois non. « On évalue ce qui va être le plus bénéfique pour lui et pour son avenir : le soumettre à un long processus judiciaire, ou mettre en place un filet de sécurité, des services, des thérapies dont toute la famille peut bénéficier », explique la policière Grégoire. Tout est évalué, en collaboration avec le DPJ et le Directeur des poursuites criminelles et pénales, soulignent-elles, dont la gravité du crime commis, et la possibilité de mettre en place des garanties pour la protection de l’enfant. « Il ne sera pas retourné dans sa famille si ça peut être dangereux. »
La plupart des dossiers qui arrivent sur leurs bureaux sont des cas de « mesures éducatives inappropriées. » En d’autres mots, des punitions physiques, souvent des coups donnés avec des objets comme un balai ou un cintre. Les cas de grave maltraitance ne représentent qu’une petite portion de leur travail. « Heureusement », dit en soupirant la lieutenante-détective Provencher. Et pour ceux-là, tous les moyens sont mis en œuvre pour que l’enquête débouche sur une mise en accusation.
Se protéger
À l’étage où est situé le module, les enquêteurs travaillent dans une grande salle à aire ouverte. Le matin, tout le monde s’assied en cercle — en « feu de camp », dit la superviseure du module — pour échanger des idées et des façons de procéder — les dossiers sont souvent très complexes, souligne-t-elle. Et parfois très durs : « Si on a besoin de pleurer, on pleure. C’est quelque chose qu’on s’accorde dans l’équipe. »
Mélanie Provencher s’assure du bien-être de ses troupes. Leur travail peut être éprouvant quand ils voient — trop souvent — des enfants couverts de bleus, le visage tuméfié. On s’observe, on fait attention aux signes de détresse, ajoute Caroline Grégoire : « C’est à nous de veiller les uns sur les autres. »
Est-il ardu de recruter pour cette unité ? Ça a été dur — « le crime est lourd » —, mais c’est devenu plus facile au fur et à mesure que notre module est devenu connu, dit la lieutenante-détective Provencher, et que l’on a expliqué à quel point le travail est valorisant, car il permet d’aider une foule d’enfants. Parfois, les enquêteurs revoient ceux qui ont été retirés de leur milieu où ils vivaient de la maltraitance : ils ont pris du poids, ils ont rattrapé leurs retards.
« C’est un peu notre tape dans le dos, dit-elle. C’est là qu’on voit qu’on peut faire changer les choses. »
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