Le 24 mars 2026, une publication dans la revue ZooKeys a mis à mal quelques certitudes sur ce que la biologie pensait connaître du vivant. Des scientifiques ont identifié 24 espèces d’amphipodes abyssales jusqu’alors inconnues dans la zone Clarion-Clipperton, au cœur du Pacifique. Ces résultats, parus le 24 mars dans un numéro spécial en accès libre, représentent une avancée majeure dans l’inventaire du vivant de cette région qui s’étend sur six millions de kilomètres carrés entre Hawaï et le Mexique. Six millions de kilomètres carrés, c’est plus grand que l’Union européenne tout entière. Et on ne savait pour ainsi dire rien de qui y habitait.
À retenir
- Une branche entière de l’arbre du vivant vient d’être découverte à 4 000 mètres de profondeur
- Seules 24 espèces nouvelles, mais une superfamille complète : l’équivalent de découvrir les chiens alors qu’on croyait connaître tous les carnivores
- Ces créatures partagent leur habitat avec les nodules métalliques convoités pour nos batteries et voitures électriques
Sommaire
- Une branche entière que personne ne soupçonnait
- Comment on remonte des créatures de 4 000 mètres de fond
- La biodiversité contre les batteries
Une branche entière que personne ne soupçonnait
Les chercheurs ont remonté 24 minuscules créatures de l’abîsse du Pacifique central, certaines avec de longues pattes filiformes, d’autres au corps trapu et compact. Ces découvertes proviennent toutes de la zone Clarion-Clipperton, et appartiennent au groupe des amphipodes, une catégorie diversifiée de crustacés. Ces animaux de forme vaguement crevettée, la plupart longs d’un centimètre à peine, ont évolué dans les abysses à quelque 4 000 mètres de profondeur sur des millions d’années.
Mais ce n’est pas le décompte des 24 espèces qui a provoqué l’électrochoc dans la communauté scientifique. Parmi les trouvailles figure une superfamille entièrement nouvelle, baptisée Mirabestioidea, et une nouvelle famille, Mirabestiidae, représentant des lignées évolutives jusqu’ici totalement inconnues. Une superfamille, dans la hiérarchie du vivant, regroupe plusieurs familles. En trouver une signifie que les scientifiques ont découvert une branche entière de l’arbre du vivant, pas simplement un nouvel animal.
Tammy Horton, chercheuse au National Oceanography Centre britannique et co-responsable de l’étude, a choisi une analogie frappante pour faire comprendre l’ampleur de la chose : « Si vous imaginez que sur la planète Terre, nous connaissons les mammifères carnivores, nous savons que les ours existent et que les familles de chats existent, ce serait comme trouver les chiens. » : pas une espèce exotique de plus, mais un pan entier de la biodiversité qui existait sous nos pieds sans que la science ne l’ait jamais entrevu.
La chercheuse a déclaré : « Trouver une nouvelle superfamille est extrêmement excitant, et cela arrive très rarement, c’est une découverte dont nous nous souviendrons tous. » Au total, l’équipe a décrit 24 nouvelles espèces réparties dans 10 familles d’amphipodes, comprenant à la fois des prédateurs et des charognards.
Les scientifiques ont collecté les spécimens en extrayant de grands cubes de boue du fond marin, appelés carottes boîte, puis en les hissant jusqu’au navire de recherche. Après lavage et tamisage de ces carottes, les chercheurs ont trouvé une variété d’amphipodes nichés dans la boue et parmi les nodules métalliques. Concrètement : on plonge une sorte de grosse boîte métallique dans la vase abyssale, on referme, on remonte. Ce qui survit au voyage, on l’analyse.
Lors d’un atelier de taxonomie d’une semaine à l’Université de Łódź en Pologne, 16 scientifiques ont collaboré pour décrire les nouvelles espèces à un rythme qui aurait été impossible en travaillant seul. Sur les 16 scientifiques réunis, 14 étaient des femmes, ce qui, dans un domaine traditionnellement très masculin, mérite d’être noté. L’exercice est particulièrement complexe : nommer une espèce implique une description morphologique précise, parfois un séquençage génétique, et une comparaison avec toutes les espèces connues. Pour plusieurs espèces rares, c’est la première fois que des codes-barres moléculaires ont pu être établis.
Cet effort s’inscrit dans le projet « One Thousand Reasons » de l’Autorité internationale des fonds marins, qui vise à décrire formellement 1 000 nouvelles espèces des grands fonds d’ici 2030. Un objectif qui semble modeste quand on sait que plus de 90 % des espèces de la zone Clarion-Clipperton restent encore sans nom.
La biodiversité contre les batteries
Avant cette étude, seulement treize espèces d’amphipodes étaient connues dans cette même zone. On est passé à 37 espèces répertoriées en un seul papier scientifique. Ce chiffre, mis face aux estimations globales, illustre l’étendue du vide : à peine 10 % des espèces animales des profondeurs abyssales sont décrites par la science.
Le problème, c’est que la zone Clarion-Clipperton n’est pas seulement un laboratoire naturel à ciel ouvert. Elle concentre des contrats d’exploration pour les nodules polymétalliques du Pacifique, des roches de la taille d’une pomme de terre riches en nickel, cobalt, cuivre et manganèse, indispensables aux batteries et aux filières d’énergie renouvelable. Les mêmes sédiments qui abritent des créatures que la science vient tout juste de nommer recèlent les matières premières que réclament nos smartphones et nos voitures électriques.
Une étude de 2025 sur les impacts des engins miniers en eaux profondes a révélé une densité de macrofaune réduite de 37 % et une richesse spécifique diminuée de 32 % dans les traces des machines, comparativement aux zones adjacentes. Des cicatrices dans la boue abyssale qui, à cette profondeur et dans ce froid, ne se referment pas en quelques saisons. Plusieurs années après le passage d’engins, on peut encore voir leurs traces sur le fond. L’une des grandes inconnues sur les espèces des plaines abyssales reste leur capacité à recoloniser une zone perturbée par l’activité humaine.
La découverte d’une superfamille entière d’amphipodes, concentrée dans une seule région, suggère que les grands fonds océaniques fonctionnent comme des hotspots de biodiversité au sens classique : des régions géographiquement délimitées où la concentration d’espèces endémiques dépasse largement la moyenne planétaire. Des hotspots que l’on est en train, simultanément, de cartographier et de préparer à exploiter industriellement. Tammy Horton l’a formulé avec une clarté désarmante : « Tant qu’elles ne sont pas officiellement nommées pour la science, elles ne sont pas communicables. Les nommer leur donne absolument un passeport pour être discutées, évoquées, protégées. » Un passeport délivré, pour certaines de ces espèces, peut-être juste avant l’expiration.
Sources : pacte-climat.eu | dictionnaire-environnement.com


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