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On a dépensé des millions en passes à poissons sur les barrages français : après une dizaine d’obstacles, moins de 3 % des poissons passent encore

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Sept poissons sur dix franchissent un barrage équipé d’une passe efficace. Sur dix barrages d’affilée, il n’en reste plus que trois pour cent. C’est le calcul que pose France Nature Environnement dans son dossier sur les barrages hydrauliques : le taux d’efficacité de passage d’un ouvrage étant de 70% (c’est-à-dire que 70 poissons sur les 100 qui migreraient en l’absence d’obstacle parviennent à franchir l’obstacle via la passe à poissons), il devient inférieur à 3% après la rencontre de 10 obstacles. Des millions d’euros investis chaque année, pour un résultat qui s’effondre mathématiquement dès que les ouvrages s’enchaînent sur un même cours d’eau.

À retenir

  • Pourquoi 70% d’efficacité devient soudain moins de 3% ?
  • Des centaines de millions d’euros investis… pour quel résultat réel ?
  • La France démantèle des barrages : une tendance qui s’accélère en Europe

Sommaire

  1. Un calcul simple qui glace le sang des écologues
  2. Des millions dépensés, un bilan écologique en berne
  3. Le démantèlement, option qui gagne du terrain

Un calcul simple qui glace le sang des écologues

Le principe d’une passe à poissons paraît limpide sur le papier : offrir un chemin de contournement à un saumon, une alose ou une lamproie bloqués par un mur de béton. Mais l’association environnementale rappelle que la mise en place de passes à poissons n’est qu’un remède local et coûteux, qui devient vite inopérant dans le cas d’ouvrages multiples. : une passe isolée peut fonctionner correctement. Le problème surgit quand le poisson doit en franchir cinq, huit, dix d’affilée pour rejoindre sa frayère. Chaque obstacle grignote un peu plus la population migrante, et l’effet cumulatif finit par ressembler à un entonnoir presque hermétique.

Ce phénomène n’a rien d’anecdotique en France, où le réseau hydrographique ressemble à un parcours d’obstacles permanent. On dénombre près de 80 000 barrages sur les cours d’eau français, ce qui fait de la France un pays particulièrement bien équipé, avec un fort impact environnemental et probablement des coûts élevés à la clé pour tout ce qui reste à construire. Un exemple concret, celui de la Sélune dans la Manche, illustre parfaitement la mécanique : avant le démantèlement de ses deux barrages, ceux-ci faisaient obstacle à la migration des poissons qui étaient moins de 30% à accéder au bassin versant. Et il ne s’agissait que de deux ouvrages, pas d’une dizaine.

Des millions dépensés, un bilan écologique en berne

Combien coûte réellement cette course à l’aménagement ? EDF Hydro, qui gère l’essentiel du parc hydroélectrique français, communique ses propres chiffres. L’opérateur indique investir en moyenne 5 à 10 millions d’euros par an pour la construction de dispositifs en faveur de la continuité piscicole, et revendique plus de 250 dispositifs de franchissement installés sur ses aménagements, notamment pour les poissons migrateurs comme le saumon, l’alose, la lamproie, l’anguille ou la truite. Une somme qui, cumulée sur plusieurs décennies, atteint sans doute plusieurs centaines de millions d’euros à l’échelle nationale, tous opérateurs confondus.

Le résultat de cet effort financier reste pourtant décevant à l’échelle des populations. Un rapport du WWF publié en mai dresse un constat sévère sur l’état général des rivières françaises : malgré les dépenses déployées pour les politiques de l’eau, estimées à 500 milliards d’euros depuis 20 ans, les populations d’oiseaux et de poissons d’eau douce stagnent de manière inquiétante et seulement 43,1% des cours d’eau et plans d’eau en France hexagonale sont en bon état écologique. Certaines espèces s’effondrent littéralement : la truite des rivières a connu une chute de sa population de 44% en 20 ans. À l’échelle européenne, le constat est encore plus brutal pour les grands migrateurs : c’est une des raisons de la dégringolade spectaculaire des populations de poissons migrateurs d’eau douce en Europe, qui ont chuté de 90% ces 50 dernières années.

Ce n’est pas la passe à poissons en elle-même qui est mise en cause dans son principe technique. C’est l’idée de multiplier les rustines sur un réseau saturé d’obstacles. Un peu comme installer un feu de circulation à chaque carrefour d’une avenue de dix kilomètres, et s’étonner que le trajet reste embouteillé malgré des feux individuellement bien réglés.

Le démantèlement, option qui gagne du terrain

Face à ce mur statistique, une autre stratégie s’impose progressivement : supprimer purement et simplement les ouvrages obsolètes plutôt que de multiplier les équipements correctifs. Le cas de la Sélune fait référence en la matière. Après des décennies de tergiversations administratives, les barrages de Vezins et de la Roche qui Boit ont été effacés, un chantier motivé par un constat sans appel selon un responsable de FNE à l’époque : les barrages étaient vétustes, produisaient très peu d’électricité et nuisaient inutilement aux écosystèmes, un barrage inefficace dont le démantèlement était largement justifié.

Cette logique se généralise ailleurs en Europe. Selon un décompte de la Fondation mondiale pour la migration des poissons, près de 500 barrages, seuils ou écluses ont été détruits en 2023 à travers l’Europe, un nouveau record porté par la France, meilleur élève du continent avec plus de 150 obstacles démolis. Sur les 80 000 ouvrages recensés dans l’Hexagone, cela reste marginal en proportion, mais la tendance est claire : quand un barrage ne sert plus vraiment à produire de l’électricité ou à stocker de l’eau, sa suppression coûte souvent moins cher, sur le long terme, que l’entretien perpétuel d’une passe à poissons vouée à l’inefficacité collective.

Reste une question que peu d’élus locaux osent trancher franchement : combien de ces 80 000 ouvrages français n’ont plus aucune utilité économique réelle, mais continuent de fragmenter les rivières faute de volonté politique pour les démolir ? Un rapport parlementaire ou un audit national systématique du parc hydraulique français, obstacle par obstacle, permettrait sans doute d’objectiver enfin ce chiffre, plutôt que de le découvrir au cas par cas, vallée après vallée, à chaque bataille locale entre riverains, pêcheurs et collectivités.

Sources : franceinfo.fr | fne.asso.fr

L'équipe Sciencepost

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