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Céline Dion et les couches sales

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Derrière une jolie maison de Montréal, le soleil filtre entre les arbres. À table, devant moi, Khiem et Chanh parlent. Ils racontent des souvenirs de leur jeunesse au Vietnam.

À Saïgon, m’explique Chanh, ils fréquentaient la même école. « On a fait toutes nos études en français. Nous avons trouvé le moyen d’échanger nos places dans la classe. Nous sommes passés de l’avant à l’arrière. Là, sur les bancs, on pouvait s’appuyer le dos au mur. C’était plus confortable. » Ni l’un ni l’autre n’avait beaucoup de talent pour rester assis… Ils ont fait les quatre cents coups.

Khiem avait eu du mal lors d’une année d’études en médecine. En ces temps de guerre et de bordel politique, la règle voulait qu’en cas d’échec, l’élève soit exclu de son programme, à moins d’accepter de poursuivre son parcours dans l’armée. L’armée a de ces absurdités : pour apprendre à soigner, elle vous fait croire qu’il faut apprendre à tuer. Mais pour rester fidèle à son rêve de devenir médecin, Khiem avait tout de même accepté de revêtir l’uniforme.

Des années plus tard, Khiem et Chanh se sont retrouvés à Montréal.

« En 1975, raconte Khiem, quand Saïgon était sur le point de tomber, j’ai pu obtenir une place pour prendre un bateau. » Il fallait payer pour s’en aller. Ce n’était pas une croisière sur la mer de la tranquillité. « Il fallait trouver un taël, soit 37,5 grammes d’or, pour obtenir un droit de passage. » L’équivalent d’environ 2000 dollars canadiens aujourd’hui. En échange de cet or, on vous remettait un bout de tissu frappé d’un tampon. Un passeport d’espoir, en quelque sorte.

Comme des milliers d’autres, Khiem Dao vogue à destination de la Corée. Il est de ceux que l’on appellera, dans la foulée de la déroute américaine au Vietnam, les « boat people ».

« Je suis monté sur un des premiers bateaux à partir. C’était une simple péniche de débarquement. Un bateau de l’armée, avec le nez qui s’ouvre devant. »

L’angoisse le gagne vite. « Je me demandais ce que j’allais faire en Corée. Je ne connaissais personne. Je n’avais rien. Ma famille était loin. Un de mes frères s’est retrouvé d’abord en Suisse. L’autre, en Thaïlande. J’étais très inquiet ! Mon père a fini par nous rejoindre. Ma mère est morte avant de pouvoir le faire à son tour. »

En Corée, Khiem remplit des demandes d’asile. Le Canada lui accorde un maximum de points. Son profil d’immigrant est apprécié. « J’avais étudié en médecine. Je parlais français. Je parlais anglais. J’étais éduqué. Je n’ai pas eu de mal à être choisi. J’ai été parmi les premiers arrivés au Québec. »

En avril 1975, Khiem se trouve dans une chambre d’hôtel de la rue Peel. Il prend le téléphone. Il se souvient d’un ancien confrère de classe, un Vietnamien qui s’occupait, au Québec, des affaires d’une grande compagnie. « J’ai trouvé son nom dans l’annuaire. Je l’ai appelé. Il m’a dit qu’il était heureux de m’entendre et qu’on se verrait éventuellement. Mais moi, c’était maintenant que j’avais besoin d’aide ! »

Toujours le nez plongé dans l’annuaire, il trouve le nom d’un autre ancien camarade de classe, qui est lui aussi installé au Québec depuis un moment déjà : Chanh. « Je l’ai appelé le soir. Il devait être 22 h. Chanh m’a dit de venir tout de suite m’installer chez lui… »

C’est Chanh qui, en riant, me raconte la suite avec ses yeux brillants. « On l’a installé dans le salon. Mais on n’avait rien pour qu’il puisse dormir. Alors, on s’est retrouvés dans la rue, lui et moi, à récupérer un matelas et une base de lit. Et il a dormi là-dessus, pendant des mois… »

Un jour, la compagne de Chanh, une médecin, arrive à la maison porteuse d’une bonne nouvelle : une offre d’emploi est affichée à l’hôpital Sainte-Justine. Est-ce un travail de médecin ? demande Chanh. Non. L’hôpital cherche en fait quelqu’un du côté de la buanderie…

« Je me suis retrouvé à faire le tri des couches sales dans le sous-sol, raconte Khiem. Parmi les couches, il fallait en prendre une qui n’était pas trop dégueulasse pour manipuler les autres… Les sacs de linge étaient gros. Ils étaient lourds. Et moi, je n’étais pas très costaud. Il faisait chaud. C’était dur. »

Chanh précise : « Quand je rentrais, je le trouvais toujours couché. Il dormait tout le temps ! Ce n’était pas le gars que j’avais connu. » Explication de Khiem : « J’étais juste épuisé, tout le temps ! »

Puis, sans transition aucune, Khiem s’est mis à raconter l’aventure d’un grand spectacle qu’il a coordonné pour le centenaire de l’hôpital Sainte-Justine. « J’avais téléphoné à Céline Dion pour lui demander de nous aider. Elle est venue. Et quand on l’a eue, tous les autres artistes voulaient venir aussi. On a rempli le Centre Bell, tout en organisant une levée de fonds qui a rapporté des millions. »

Céline Dion ?

Le gars qui devait choisir la couche la moins sale pour manipuler des couches plus beurrées était maintenant rendu à téléphoner à Céline Dion ? J’avais dû manquer une transition dans la conversation…

Khiem et Chanh se sont mis à rigoler. Après la buanderie, m’expliquent-ils, Khiem est devenu directeur général de l’hôpital Sainte-Justine. Juste avant, il avait dirigé un temps l’hôpital du Sacré-Cœur.

C’est le problème avec les immigrants : on ne sait jamais ce qu’ils cachent. Parfois, même un directeur général de grand hôpital.

Le gars de la buanderie de nuit avait donc trouvé l’énergie nécessaire pour retourner le jour à l’université. Gravir les étages de l’hôpital par un autre moyen que l’ascenseur lui paraissait une bonne idée.

À la retraite aujourd’hui, Khiem n’a pas envie de commencer à laver le linge sale des hôpitaux sur la place publique. Mais il admet que, ces temps-ci, du côté des hôpitaux, ça ne sent pas très bon…

« Quand on dit qu’un “Top Gun” va arriver et régler tous les problèmes dans les hôpitaux, ça me fait rire. Un hôpital, ce n’est pas un avion qu’on fait voler. On a vite oublié la vraie question de fond : comment, du bas jusqu’au sommet, on peut donner le même accès, avec les mêmes critères de qualité, à tout le monde. »

En tout cas, Khiem Dao sait peut-être deux ou trois choses que bien des administrateurs patentés ignorent. Entre autres, qu’on ne voit pas tout à fait un hôpital de la même façon quand on a commencé au sous-sol, des couches sales à la main.

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