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FIGAROVOX/TRIBUNE - Alors que de nombreux Français s’apprêtent à rejoindre leur lieu de villégiature ce vendredi, ils sont au contraire près de 19 millions à rester chez eux. Le paradoxe de notre pays est qu’il accueille mieux que quiconque le monde entier mais ne parvient plus à faire partir les siens, déplorent Jean Pinard et Victor Delage de l’institut Terram.
Jean Pinard est spécialiste du tourisme, auteur de l’étude «Vacances : histoire et géographie d’un droit inachevé » avec Remy Oudghiri (Institut Terram, juillet 2026). Victor Delage est fondateur-directeur général de l’Institut Terram.
Ce vendredi soir, les autoroutes seront noires de monde, les gares saturées, les aéroports pleins. Bison Futé a prévu sa journée la plus chargée de l’année. Les journaux télévisés ouvriront sur les bouchons du tunnel de Fourvière et les quais bondés de la gare de Lyon. Ce rituel du chassé-croisé est devenu notre manière de raconter l’été, comme si la France entière prenait la route des vacances.
Pourtant, cette année encore, 19 millions de Français ne partiront pas. Et pour près de la moitié d’entre eux, soit 9,5 millions de personnes, la raison est simple : ils n’en ont pas les moyens. Ce chiffre ne bouge presque plus. Le taux de départ en vacances plafonne autour de 60 % depuis le début des années 1980. Il a résisté à tout : la cinquième semaine de congés payés, les 35 heures, la multiplication des aides. Quarante ans de croissance n’y ont rien changé. C’est peut-être la statistique la plus têtue de la société française. Et sans doute la moins commentée.
Elle l’est d’autant moins qu’elle cohabite avec un puissant motif de fierté nationale. La France est la première destination touristique mondiale, avec 102 millions de visiteurs internationaux l’an dernier, 109 milliards d’euros de richesse produite, près de deux millions d’emplois. En un siècle, elle a bâti l’un des outils touristiques les plus puissants de la planète. Le paradoxe est qu’elle accueille mieux que quiconque le monde entier mais ne parvient plus à faire partir les siens.
Comment en est-on arrivé là ? En construisant, étape après étape, un appareil touristique qui a progressivement cessé de viser les Français les plus modestes. L’aménagement du littoral, dans les années 1960, ciblait explicitement les familles des classes moyennes. Le plan Neige poursuivait déjà une logique d’attractivité internationale. Les plateformes se sont développées sans véritable stratégie publique. L’outil dont hérite aujourd’hui la France n’a jamais été pensé pour répondre à la question de l’accès aux vacances, et cela se lit dans sa géographie. Un pour cent des communes concentre la moitié des hébergements marchands. Près des deux tiers de la capacité d’accueil relèvent des résidences secondaires, un parc fermé, réservé à ceux qui disposent d’un patrimoine ou d’un réseau. Quant au tiers restant, il monte rapidement en gamme : en dix ans, la France a perdu 42 % de ses hôtels une et deux étoiles.
La France a tout inventé, par strates successives, depuis 1936. Mais cet ensemble fonctionne sans pilote, sans budget consolidé, sans évaluation, et l’État s’en est largement remis aux entreprises.
Jean Pinard et Victor DelageOn objectera que des aides existent. Chèques-vacances, comités d’entreprise, caisses d’allocations familiales, centres communaux d’action sociale… La France a tout inventé, par strates successives, depuis 1936. Mais cet ensemble fonctionne sans pilote, sans budget consolidé, sans évaluation, et l’État s’en est largement remis aux entreprises. L’effort public direct en faveur de l’accès aux vacances représente moins de 0,1 % de la consommation touristique du pays, soit 2,70 euros par habitant, quand le tourisme génère plus de 3 200 euros de recettes par habitant. Et le non-recours culmine exactement là où le besoin est le plus grand, un quart seulement des ménages les plus modestes sollicitant les aides des CAF auxquelles ils ont droit. Un droit non exercé cesse d’être un droit garanti.
L’été 2026 vient d’ajouter un avertissement. Les incendies de Gironde et des Landes, les plus dévastateurs depuis 1949, ont contraint à l’évacuation plusieurs centaines de milliers de personnes en pleine saison, et parmi les hébergements frappés figurent d’abord les campings et les villages de vacances, le segment le plus accessible du parc. La montagne vit le même resserrement au ralenti. Les massifs ont perdu près d’un mois d’enneigement en cinquante ans, et c’est la moyenne montagne, cœur historique du tourisme social, qui décroche la première. Les stratégies d’adaptation parlent de viabilité économique des destinations, presque jamais des vacanciers qui ne pourront plus se les offrir.
Regarder la vidéo France et tourisme face à la canicule : un risque de boycott ?
Faut-il s’y résigner ? Rien ne l’impose. La privation de vacances touche moins de 9 % de la population au Luxembourg, 12 % en Suède, 13 % aux Pays-Bas, contre environ un quart en France. Depuis quarante ans, l’Espagne finance, avec l’Imserso, un programme de séjours hors saison destiné aux retraités. Chaque euro investi par l’État lui rapporte 1,80 euro sous forme d’emplois préservés et de recettes fiscales. Le soutien au départ est un investissement dont la collectivité mesure le retour.
Les leviers tiennent en peu de mots. Se doter d’un véritable appareil de connaissance, car ce champ ne dispose ni de statistiques consolidées ni d’un bilan annuel. Réduire le non-recours en simplifiant les démarches et en rapprochant les guichets. Relancer l’investissement dans le tourisme social et solidaire, dont le patrimoine s’érode en silence. Créer enfin un fonds national de soutien au départ, financé par une part de la taxe de séjour ou par une contribution de ceux qui tirent le plus grand bénéfice de l’économie touristique.
En 1936, la France inventait les congés payés et faisait du temps libre une conquête sociale. Léon Blum disait avoir eu le sentiment «d’avoir apporté une espèce d’embellie, d’éclaircie dans des vies difficiles, obscures». Quatre-vingt-dix ans plus tard, cette embellie ne profite toujours pas à tous. Pendant que le pays célèbre chaque été sa puissance touristique, un enfant sur trois grandit sans connaître les vacances. Les vacances ne sont pas un luxe. Elles sont ce que la République a un jour choisi d’ériger en droit. Il reste à en tenir la promesse.


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