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Ce que (me) dit le procès Ullens : l’argent de nos parents nous est-il dû ?

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Une carte blanche d'Emmanuel Foulon, fils et père

Je ne suis ni juge ni juré. Je ne prétends donc pas savoir tout ce qui s'est joué dans le drame de la famille Ullens. Le procès met cependant en lumière, parmi d'autres tensions familiales, une question qui dépasse largement cette affaire : celle de l'argent et de l'héritage.

Nicolas Ullens a reconnu avoir tiré sur sa belle-mère. Parmi les reproches qu'il lui adressait figurait notamment la manière dont elle dépensait la fortune de son père.

La fortune de Guy Ullens racontée par l'employée qui gérait ses finances : "Pour lui, il fallait investir dans des choses concrètes"

C'est cette question-là qui, au-delà du procès lui-même, m'interpelle.

À quel moment l'argent de nos parents devient-il, dans notre tête, notre argent ?

Pour beaucoup d'entre nous, la question ne se pose même pas. Nous ne pensons pas à ce que nos parents nous laisseront. Nous ne voulons surtout pas qu'ils disparaissent. Nous voulons simplement qu'ils soient là le plus longtemps possible.

Mais il arrive aussi que l'héritage s'installe dans nos pensées avant même d'exister. Qu'un patrimoine que nous ne possédons pas encore commence, d'une certaine manière, à entrer dans nos calculs, nos attentes, parfois même nos jugements. Et c'est là que les choses deviennent étranges.

Père et fils ne se sont plus parlé

Je repense à un homme que j'ai connu. Il était veuf, père de deux fils adultes. Après la mort de sa femme, il s'est retrouvé seul dans une grande maison devenue silencieuse. Ses enfants avaient leur vie, leur travail, leur famille, loin de lui.

Il a décidé de vendre la maison. Pas pour devenir plus riche. Pas pour priver ses enfants de quoi que ce soit. Il voulait simplement acheter un logement plus petit, plus facile à entretenir, un endroit qui corresponde davantage à sa vie maintenant que sa femme n'était plus là.

illustration Vincent Duboisillustration Vincent Dubois ©Vincent Dubois

L'un de ses fils ne l'a pas compris. Il lui reprochait de "dilapider" ce qui devait un jour revenir aux enfants. Une maison dans laquelle ce fils ne vivait plus était devenue, dans son esprit, une partie de son propre avenir.

Le père n'avait pourtant rien volé à personne. Il vendait sa maison. Sa maison à lui. Ils ne se sont plus parlé.

Cette histoire m'a toujours marqué.

Peuvent-ils tomber amoureux ?

Parce qu'elle pose une question qui dépasse largement l'héritage : quand nos parents vieillissent, continuent-ils à nous appartenir un peu ?

Après avoir travaillé toute une vie, élevé leurs enfants, payé leurs études, aidé lorsqu'ils le pouvaient à trouver leur premier emploi, leur premier logement, à traverser leurs premières difficultés, les parents n'ont-ils pas, eux aussi, le droit de choisir ce qu'ils veulent faire de leur vie ?

De leur temps. De leur argent. De leurs dernières décennies.

Qu'ils puissent voyager à 70 ans. S'acheter quelque chose qui nous paraît déraisonnable. Changer de maison. Tomber amoureux. Ou décider de consacrer une partie de leurs économies à une cause qui leur est chère plutôt que de nous laisser davantage.

guillement

Être adulte, ce n'est pas seulement devenir indépendant de ses parents. C'est aussi, peut-être, accepter qu'ils deviennent indépendants de nous.

Pourquoi faudrait-il que leurs choix passent par notre approbation ? Il existe évidemment des limites. Si un parent vulnérable est victime d'une escroquerie, si quelqu'un profite de lui, si une prétendue histoire d'amour sur Internet lui promet monts et merveilles avant de lui prendre toutes ses économies, ses enfants ont toutes les raisons de s'inquiéter.

Si votre père ou votre mère vous annonce qu'il entretient une relation en ligne avec Brad Pitt et s'apprête à lui transférer toutes ses économies, il est probablement temps d'intervenir.

Mais entre protéger un parent et contrôler sa vie, il y a une frontière. Et je crois que cette frontière mérite d'être regardée de près.

Guy Ullens voulait retourner à ses enfants ce que lui-même avait reçu de ses parents, soit 40 millions d'euros. Le reste, il estimait pouvoir décider.

Parce qu'être adulte, ce n'est pas seulement devenir indépendant de ses parents. C'est aussi, peut-être, accepter qu'ils deviennent indépendants de nous.

Nous leur demandons de nous laisser partir lorsque nous sommes jeunes. Il faudrait peut-être aussi apprendre à les laisser vivre lorsqu'ils sont âgés.

La pension arrive déjà suffisamment tard pour que l'on comprenne une chose essentielle : il ne faut peut-être pas attendre la retraite pour vivre. On ne connaît jamais sa date d'expiration.

Et cela vaut pour nos parents aussi. Peut-être ont-ils encore des rêves, une envie de voir le monde, de dépenser l'argent qu'ils ont mis des décennies à gagner. Peut-être ont-ils simplement envie de profiter d'une journée tranquille sans se demander si quelqu'un, quelque part, considère qu'ils auraient mieux fait de conserver cet argent pour lui.

Le véritable héritage

Je ne sais évidemment pas ce qui s'est réellement joué dans la famille Ullens. Je ne connais ni les blessures intimes, ni les conversations privées, ni les années de ressentiment qui ont précédé le drame. Et je ne prétends surtout pas qu'une question d'argent puisse, à elle seule, expliquer un acte aussi irréparable. Mais ce procès nous renvoie malgré tout à une question qui mérite d'être posée bien au-delà de cette famille.

L'argent de nos parents nous est-il dû ? Non. Certainement pas.

Ce ne sont pas les grands-parents qui doivent "profiter" de leurs petits enfants mais l'inverse

Et peut-être que nous nous trompons de mot lorsque nous parlons d'héritage. Le véritable héritage commence bien avant la mort. C'est le temps passé ensemble. Les repas. Les vacances. Les éclats de rire. Les inquiétudes partagées. Les galères traversées ensemble. Les souvenirs qui se construisent sans que l'on sache, au moment où ils arrivent, qu'ils deviendront un jour précieux. C'est tout ce que nos parents nous ont transmis sans jamais pouvoir le mettre sur un compte bancaire.

Le plus bel héritage n'est peut-être pas celui que l'on reçoit lorsque quelqu'un meurt. C'est celui que l'on reçoit pendant qu'il est encore là.

→ NB perso : merci pour tout Maman et Papa.


Les textes qui paraissent dans la rubrique Débats sont des contributions externes, qui n'engagent pas la rédaction.

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