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« Ce n’est pas parce que votre pote gay se définit comme “pédé” que vous pouvez faire de même »

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Life 01/06/2026 07:00 Actualisé le 01/06/2026 09:21

INTERVIEW

Dans « L’Insulte », essai publié aux éditions Les Liens qui libèrent, Anthony Vincent analyse le mécanisme du retournement du stigmate et de la « réappropriation de l’insulte ».

« S’il y a des sales connes, on va les foutre dehors ! » Cette phrase, c’est la première dame Brigitte Macron qui l’a proférée il y a quelques mois après que des militantes féministes ont perturbé une représentation d’Ary Abittan, mis en cause pour des faits de viols avant que l’affaire ne soit classée. Dans la foulée, de nombreuses femmes ont revendiqué, sur les réseaux sociaux ou des manifestations, être de « sales connes ».

Ce mécanisme, Anthony Vincent le décortique dans L’Insulte, à paraître mercredi 3 juin aux éditions Les Liens qui libèrent. Gay et noir, le journaliste l’écrit en introduction : « Grandir à la croisée des insultes a violemment façonné mon identité, pour ne pas dire fracassé. » Il questionne la notion de réappropriation de l’insulte et analyse la façon dont ces injures « encapsulent des rapports de domination ».

À l’occasion du début du mois des fiertés ce lundi 1er juin, dont l’objectif est de visibiliser les combats pour les droits des personnes LGBT+, Le HuffPost a interrogé l’auteur sur ces mécanismes. Il note en particulier que la réappropriation d’une insulte n’est jamais anodine et juge qu’elle ne peut pas être faite par n’importe qui.

Le HuffPost : Il est beaucoup question, dans votre livre, de « retournement du stigmate » et de « réappropriation de l’insulte ». De quoi s’agit-il ?

Anthony Vincent : Le retournement du stigmate est une expression sociologique qui décrit la manière dont les personnes concernées par une forme de stigmatisation choisissent de se la réapproprier pour en faire un motif de fierté, et pour revendiquer des droits de façon individuelle ou collective.

Cela concerne notamment les minorités – de genre, sexuelles, ethniques… – et cela passe parfois par la réappropriation d’insultes telles que « pédé », « folle », « gouine », « sorcière »… Le terme « nègre » a été revendiqué dans certains contextes politiques et littéraires par des auteurs ou militants africains et antillais – notamment autour de la négritude – avant que cet usage ne s’estompe. Aujourd’hui, en France, le mot est largement devenu tabou.

Le retournement est généralement utilisé dans un entre-soi communautaire ou pour interpeller, par exemple lors de manifestations. Dans ce dernier cas, par exemple, la stratégie de retournement fonctionne un peu comme un accélérateur de visibilité. L’usage de l’insulte, normalement fait pour froisser, interpelle l’auditoire, et cela permet de porter des revendications.

C’est donc une façon de visibiliser les luttes portées par les populations minorisées. À noter que certaines communautés n’ont pas choisi de recourir à ce mécanisme de réappropriation de l’insulte – par exemple par les militantes et militants contre le racisme anti-asiatique, comme me l’expliquent deux d’entre elles dans le livre. Ce n’est donc pas obligatoire ni automatique. C’est même assez clivant.

Au sein de la communauté LGBT+, de nombreux hommes gays se revendiquent, de façon subversive, comme « pédé ». Mais comme vous le soulignez dans l’ouvrage, le terme est loin d’être neutre…

C’est un terme qui reste inflammable. « Pédé » est une insulte homophobe très présente aujourd’hui dans les cours d’école ou les stades, par exemple. Et c’est grave !

D’ailleurs, vous soulignez que certaines personnes considèrent que son usage perpétue un terme dont elles voudraient la disparition…

Je trouve l’objection intéressante. Je ne dis pas que le mécanisme de retournement fonctionne à tous les coups, que c’est magique. Justement, j’en questionne les limites avec cet ouvrage. À titre personnel, je ne pense pas que c’est en cessant d’utiliser le mot « pédé » que l’homophobie disparaîtra. Si les premiers concernés tirent de cet usage une forme de fierté et d’empouvoirement, c’est précieux. Pour moi, la priorité est la lutte contre l’homophobie et non l’usage par les premiers concernés du mot « pédé »

Selon vous, tout est question de contexte…

Oui, car une insulte ne peut plus être utilisée de façon banale. Il n’est pas question de donner l’impression qu’il s’agit d’un terme usuel qu’on peut utiliser de manière triviale. Ce n’est pas parce que votre pote gay se définit comme « pédé » que vous pouvez le faire si vous ne l’êtes pas vous-même. Lorsqu’il le fait, c’est une petite victoire vis-à-vis de la société. Or, si vous n’êtes pas concerné, il n’y a rien de revendicatif ou de subversif et vous ne luttez généralement pas contre l’homophobie.

D’ailleurs, certains rappeurs francophones blancs ont été rattrapés par la manche pour avoir utilisé le terme « négro » de façon un peu trop détendue. Si un tel mot est utilisé dans des contenus populaires, cela peut encourager sa circulation dont son usage comme insulte. Donc si, en tant que personne non concernée, vous vous demandez si vous pouvez utiliser une insulte, la réponse est sûrement non. Être un bon allié, c’est aussi éviter de trivialiser l’usage de termes encore très stigmatisants.

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