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Par Hugues Edik
Le 31 mars 2026 à 18h36

TRIBUNE - Le Tribunal arbitral du sport doit désormais trancher la décision prise par la Confédération africaine de football (CAF) d’attribuer le titre de champion au Maroc, et non plus au Sénégal. Cette bataille est à la croisée des chemins des passions, du pouvoir politique et de l’intérêt national, souligne l’historien.
Passer la publicité Passer la publicitéHugues Edik est historien du sport et des relations internationales, et chercheur à l’université d’Artois.
Le 18 janvier 2026, alors que les Lions de l’Atlas (Maroc) affrontent les Lions de la Téranga (Sénégal) à l’occasion de la finale de la CAN 2025, le Sénégalais Pape Gueye marque un but à la 94e minute. C’est sur ce score que le match s’achève, au grand dam du Maroc. Seulement, quelques minutes plus tôt, un pénalty accordé au Maroc provoque le courroux du Sénégal qui estime que la faute est inexistante et que la décision de l’arbitre est injuste. En signe de protestation, les Lions de la Téranga quittent le terrain. Après la médiation de l’arbitre, l’équipe sénégalaise regagne la pelouse après une quinzaine de minutes. Ce dernier décide, sur la base de la souveraineté que lui accorde l’article 9 du Code de la FIFA, de poursuivre la rencontre jusqu’à son terme avec un but du Sénégal validé sur le terrain. Après la fête et les félicitations venues de toute part en direction du Sénégal d’un côté et la réclamation du Maroc auprès de la CAF de l’autre côté, l’instance africaine de football revient sur la décision du terrain pour attribuer la victoire sur tapis vert au Maroc le 17 mars 2026. Elle se base sur les articles 82 et 84 du règlement de la CAN pour prononcer cette sentence. C’est le début de la controverse.
La contestation de la décision d’un arbitre provoquant l’interruption d’un match n’est en rien un phénomène nouveau et non plus une exclusivité africaine. En revanche, la décision de la CAF est une première dans le monde du football depuis 96 ans. Le phénomène est apparu pour la première fois en 1930 à l’occasion du match France vs Argentine lors de la Coupe du monde organisée en Uruguay. L’arbitre siffle la fin avant la durée prévue du match, les joueurs quittent le terrain et ce n’est qu’après quelques minutes qu’ils reviennent après qu’il a reconnu son erreur. Le match reprend et arrive à son terme. Le résultat final est validé. À l’occasion de la Coupe du monde organisée en Espagne en 1982, le Koweït affronte la France. Un but français à la 80e minute est contesté par les Koweïtiens pendant cinq minutes. Sous la pression du prince Fahid Al-Ahmad Al-Sabah, frère de l’émir qui exige l’annulation du but, l’arbitre cède et le but est annulé. Le match se poursuit jusqu’à son terme et le résultat final est validé malgré l’ingérence politique et une pression illégitime. Le cas le plus emblématique est celui qui attribue la CAN au Maroc en 1976. Alors qu’il affronte la Guinée en finale de la Coupe d’Afrique sous la formule de championnat en Éthiopie, les Lions de l’Atlas contestent l’arbitrage (mais ne sortent pas du stade). Le match est interrompu pendant plusieurs minutes. Il reprend et le Maroc égalise le score. Ce qui lui permet de remporter la CAN 1976, sachant tout de même que la Guinée n’avait pas entamé les démarches auprès de la CAF. Sur huit cas majeurs de contestation des décisions de l’arbitre, ayant entrainé ou non la sortie des joueurs, toutes ont débouché sur une reprise du match jusqu’à la fin du temps réglementaire sur décision souveraine de l’arbitre (depuis 1930). Lala sentence de la CAF en 2026 invalidant le résultat final des mois plus tard est inédite.
Il reviendra donc au Tribunal arbitral du sport (TAS) de se prononcer pour confirmer ou infirmer la décision de la CAF. Soit cette dernière fera jurisprudence dans la contestation des décisions souveraines des arbitres après la compétition ; soit sa crédibilité sera entamée à cause d’une mauvaise appréciation.
Chaque partie prenante émet des arguments de droit pour tirer profit de la situation. Pour le Maroc, la sortie du terrain des Lions de la Téranga entraîne de facto une défaite sur tapis vert comme prévu par le règlement de la CAN. Pour le Sénégal, il n’est pas question de nier les conséquences liées à une sortie de terrain des joueurs. Seulement, le fait que l’arbitre ait accepté une reprise du match et le Maroc ayant continué de jouer rendent inapplicables ces articles 82 et 84. De plus, l’article 9 du Code FIFA dispose que les décisions prises par l’arbitre sur le terrain sont finales, considérant que le résultat du terrain assure la stabilité des compétitions. Il reviendra donc au Tribunal arbitral du sport (TAS) de se prononcer pour confirmer ou infirmer la décision de la CAF. Soit cette dernière fera jurisprudence dans la contestation des décisions souveraines des arbitres après la compétition ; soit sa crédibilité sera entamée à cause d’une mauvaise appréciation.
Les premières heures du sport moderne en Afrique ont été marquées par son usage pour lutter contre le colonialisme. Pour preuve, il est impossible d’oublier le boycott des JO de Montréal en 1976 par 22 nations africaines pour dénoncer le régime de l’apartheid qui sévissait en Afrique du Sud. La victoire du Cameroun face à l’Argentine de Diego Maradona le 8 juin 1990 a donné une vitrine mondiale au sport africain. Plus récemment, le Rwanda a fait son entrée avec une clarté remarquable dans l’économie du sport en générant plusieurs centaines de millions d’euros de retombées économiques directes et indirectes via sa politique sportive. Le Sénégal, avec les Jeux olympiques de la jeunesse 2026, ou encore la Côte d’Ivoire après la CAN 2023, s’inscrivent également dans cette dynamique.
La séquence actuelle entre Dakar et Rabat illustre d’ailleurs cette montée en puissance d’acteurs capables non seulement d’organiser et de performer, mais aussi de contester, d’argumenter et de défendre leurs positions dans des cadres institutionnels de plus en plus structurés. Le continent n’utilise plus le sport comme un simple outil de prestige ponctuel. Il l’inscrit de plus en plus dans des stratégies de développement et d’image. Dans cette course continentale, le royaume chérifien prend une longueur d’avance en articulant plus efficacement que d’autres les trois dimensions décisives de cette politique : la performance sportive, l’événementiel international et la maîtrise du récit. Il va de soi que le sport africain a des beaux jours devant lui. Seulement, il devient urgent d’améliorer les politiques sportives et de travailler à un professionnalisme irréprochable, seuls gages pour éviter la fuite des sportifs africains.


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