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Alors que le président américain, Donald Trump, érige la lutte contre l’immigration clandestine en priorité absolue, que, ici comme ailleurs à travers le monde, le discours sur la migration se radicalise, Thélyson Orélien souffle une bourrasque d’humanité sur ces survivants qui, bien souvent, se noient dans l’immobilité de la statistique.
Dans C’était ça ou mourir, son premier roman, le Québécois, né en Haïti en 1987, raconte le parcours fictif de Jonas Dorléon, un professeur d’histoire forcé de fuir son village natal de Carrefour-Feuilles, devenu un « cendrier géant, un cimetière sans tombes », incendié par les gangs de rue qui imposent la terreur dans la Perle des Antilles.
Ne prenant avec lui que son diplôme, un cahier de poèmes, une photo de sa mère et un slip propre, il se réfugiera d’abord de l’autre côté de la frontière, en République dominicaine, avant d’avaler les kilomètres vers un ailleurs plus salutaire. Du Brésil aux États-Unis, en passant par le Mexique, Jonas Dorléon traversera les périls des montagnes et de la jungle, connaîtra le désespoir, l’indignité et la solidarité des camps de sans-papiers, se frottera à l’impitoyable police américaine de l’immigration avant de trouver refuge au Canada.
Le livre, qui paraîtra au Québec le 10 mars, suscite déjà un engouement exceptionnel dans le monde. Les Éditions Grasset ont acquis les droits du roman pour l’Europe francophone. Les éditions Boréal ont également accepté l’offre de 13 autres éditeurs, en Europe, au Brésil et au Canada, et plusieurs autres cessions devraient suivre au cours des prochaines semaines.
Devoir de mémoire
À travers le récit poétique et profondément lucide d’un homme sur la route de l’exil, Thélyson Orélien appose un nom et des mots, surtout, à l’expérience de l’exil et à tout ce qu’elle comporte de honte, de désespoir, d’impuissance, de violence et de sacrifice, s’attardant aussi à la beauté, aux rires, aux enseignements auxquels s’accrochent les personnes contraintes au déplacement tant géographique qu’intérieur.
« J’étais encore en Haïti en 2010, lors du tremblement de terre, raconte l’écrivain. Autour de moi, il n’y avait que des décombres et des morts. Mais, le lendemain, en sortant dans la rue, j’ai rencontré un homme bien vêtu, avec la chemise et le pantalon repassés. Il avait tout perdu, mais il essayait de garder sa dignité, de conserver une partie de la personne qu’il avait toujours été. Jonas Dorléon, mon personnage, est comme ça. Il s’accroche à l’essentiel, et à la part d’humanité en lui. »
Thélyson Orélien portait ce personnage et son histoire depuis très longtemps. « Je ressentais une forme d’urgence de raconter, de mettre un nom sur ce qu’on entend tous les jours à la télévision, de rappeler aux gens qu’il y a des humains derrière les nouvelles et les chiffres. Il y a des choses qui doivent être écrites, car le devoir d’écriture est avant tout un devoir de mémoire. »
La langue précise et imagée, rigoureuse, mais à fleur de peau, du romancier épouse à la perfection les émotions contradictoires que suscite le déplacement forcé. On y trouve à la fois l’urgence et le dépouillement, la lente érosion de soi de ceux qui se trouvent « en exil dans [leur] propre bouche ».
« Je voulais témoigner d’un exil total. Les migrants ne vivent pas seulement un déplacement géographique. Ils sont aussi exilés de leur enfance, de leur langue, de leur corps, de leur innocence. Ils ne quittent pas seulement un lieu, mais une version d’eux-mêmes. »
Bien qu’il utilise le ressort de la fiction, Thélyson Orélien a rencontré plusieurs migrants afin d’étoffer son récit. Ce dernier est donc ancré dans une forme de vérité qui le rend plus pertinent que jamais, et ce, bien qu’il ait été imaginé bien avant la seconde élection de Donald Trump et son obsession au sujet des frontières. « Peut-être que le roman prédit effectivement certains moments que nous vivons actuellement. Je n’ai pas voulu faire de la violence, ou de l’expérience de la migration, un spectacle. Je voulais la montrer dans ce qu’elle a de plus vrai : sa brutalité, ses conséquences intérieures. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas tant l’événement, mais ce qu’il va laisser dans l’imaginaire collectif. Mon roman, comme beaucoup de romans sincères, est nourri par le réel. Et il dit donc quelque chose de nous. »
La mondialisation de la misère
Au moyen des rencontres de Jonas Dorléon, l’écrivain témoigne de ce qu’il appelle « la mondialisation de la misère », mais aussi du redoutable péril que constitue la route migratoire qui traverse l’Amérique. Dans l’impitoyable jungle du Darién, à la frontière entre la Colombie et le Panama, Haïtiens, Vénézuéliens, Cubains, Togolais, Bangladais, mères, enfants, vieillards, rampent, tombent, pleurent, meurent, avalés par cette jungle qui se subit, cette « langue que les migrants apprennent sans grammaire et sans dictionnaire, juste avec les os et la peau », qui « ne tue pas d’un coup, [mais] te goûte lentement ».
Thélyson Orélien raconte aussi l’accueil à géométrie variable, les camps où tous vivent entassés, privés de soins et de ressources de base, l’absurdité du système américain, les semaines d’attente pour un rendez-vous via l’application CBD One — « la frontière, aujourd’hui, ce n’est plus un mur, c’est une application », nécessaire pour quiconque veut entrer légalement aux États-Unis et « éviter les coyotes, les barbelés, les coups de fusil, les pieds brisés sur le sol texan ». Lorsqu’il atteint finalement le Canada, par le chemin Roxham, le protagoniste doit encore subir l’attente. Réduit à un numéro, 7423B, « un code. Une dépense dans un budget », il compte les jours avant de retrouver une forme d’identité, contraint à être un « zombie administratif », ni mort ni vivant, restreint à la gratitude, jamais à l’indignation, dans un pays où « on pleure pour un chien, mais on soupçonne l’étranger ».
« Je ne dis pas ça avec jugement, car je crois que les gens ici ont tellement d’humanité qu’ils essaient même de sauver les animaux. Quand je suis arrivé à Montréal, j’ai rencontré des gens qui, lorsqu’ils ont appris à me connaître, m’ont offert énormément de chaleur, de tendresse et d’amour. Le Québec est reconnu pour être une société accueillante. Et il l’est. L’immigration, comme toute compétence étatique, comme la santé, comme l’éducation, mérite d’être débattue. Et c’est aussi aux nouveaux arrivants de faire un pas vers la société d’accueil, car chaque droit fait appel à un devoir. L’important, c’est de ne pas oublier les humains derrière, et mon livre peut peut-être y contribuer un peu. »


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