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« C’est un gentil ou un méchant ? » : cette question d’enfant est bien moins anodine qu’il n’y paraît

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Life 12/03/2026 18:30

Cette question très tranchée est une manière pour les enfants de comprendre le monde qui les entoure et de forger leur jugement, nous explique Lucie Rose, psychologue.

 affiches de la campagne municipale 2026 à Lyon

ELSANA ADZEMOVIC / Hans Lucas via AFP

Image d’illustration : affiches de la campagne municipale 2026 à Lyon

À l’approche des élections municipales, alors que les visages des candidats se mettent à fleurir sur les affiches électorales et sur les programmes glissés dans les boîtes aux lettres, une question peut surgir chez les plus jeunes : « Lui, c’est un gentil ou un méchant ? ».

Pour les parents, cette question très tranchée peut prêter à sourire. Pourtant, elle est loin d’être insignifiante. Car chez les enfants, comprendre le monde passe par une catégorisation de ce qui les entoure : le bien d’un côté, le mal de l’autre. Les nuances, les contradictions ou les intentions restant souvent difficiles à saisir.

Pourquoi les enfants ont-ils tendance à percevoir le monde de manière si manichéenne ? À partir de quand commencent-ils à nuancer leur jugement ? Et comment les adultes peuvent-ils accompagner cette évolution sans éluder leurs questions ? Éclairage de Lucie Rose, docteure en psychologie à l’université Lumière Lyon 2 et psychologue spécialisée en neuropsychologie.

Le HuffPost. À partir de quel âge les enfants commencent-ils à distinguer ce qui est « bien » de ce qui est « mal » ?

Lucie Rose. Grâce à l’évolution des recherches ces cinquante dernières années, on sait désormais que les enfants ont une préférence pour les actions qui sont « bonnes », c’est-à-dire qui font du bien à autrui, dès leur deuxième année de vie. Cette préférence extrêmement précoce semble donc plutôt biologiquement innée. Les enfants sont aussi capables d’aider spontanément quelqu’un à accomplir une tâche, par exemple.

Quant à la compréhension des normes morales en tant que telles - ce qui est bien, ce qu’il n’est pas bien de faire -, elle se construit petit à petit. Dès l’âge de 3 ou 4 ans, les enfants sont ainsi capables d’exprimer que ce n’est pas bien de taper, que c’est bien de consoler… Cette connaissance est évidemment aidée par l’exemple donné par l’entourage. Le rôle des parents, de l’enseignant, des frères et sœurs, est donc essentiel dans cet apprentissage.

Pourquoi les enfants ont-ils tendance à voir le monde en termes très tranchés, avec les gentils d’un côté, les méchants de l’autre ?

Cette simplification est d’abord liée à leur développement cognitif. Les enfants vont développer à partir de l’école primaire ce que l’on nomme la théorie de l’esprit, c’est-à-dire la capacité à se mettre à la place d’autrui pour comprendre la situation de son point de vue, et donc d’apporter un peu de nuance dans ses jugements et dans les situations qu’il vit.

Cette simplification répond aussi au besoin des enfants de comprendre le monde qui les entoure. Comme tous les êtres humains, ils raisonnent de manière probabiliste : si une chose se produit une, deux, trois fois, ils s’attendent à ce qu’elle se produise une quatrième fois, que les conséquences soient bonnes ou mauvaises. Cette manière de raisonner leur permet d’évaluer les situations sociales par rapport à celles qu’ils ont déjà vécues, mais cela implique de les catégoriser au départ de manière binaire. C’est l’expérience qui va leur permettre d’apporter de la nuance.

À partir de quel âge les enfants commencent-ils à nuancer leur jugement et à avoir un raisonnement moins manichéen ?

On sait qu’à partir de l’âge de 6 ou 7 ans, les enfants ont acquis une base cognitive leur permettant d’avoir un raisonnement un peu plus complexe. Mais cela est à double tranchant : ils peuvent tout aussi bien avoir un comportement plus altruiste qu’un comportement guidé par leurs propres intérêts, comme la réputation auprès des copains, par exemple. C’est l’âge auquel leur raisonnement devient stratégique, pour déterminer ce qui leur est le plus bénéfique sur le moment.

Au-delà de leur quotidien, cet affinement de la pensée se mesure aussi dans la manière dont les enfants perçoivent l’actualité. Dès 6-7 ans, ils sont capables de décortiquer les intentions derrière l’action et les conséquences de cette action sur les autres. C’est pour cela qu’il est important, en tant que parent, de valoriser les personnes qui aident les autres et font du bien à la communauté, et de soi-même donner l’exemple en se montrant altruiste, empathique. Ça l’est d’autant plus aujourd’hui, où les personnes puissantes dans le monde sont clairement du mauvais côté. En agissant ainsi, on encourage le raisonnement moral des enfants et, chez les plus grands, on les aide à se construire une identité tournée vers les autres.

Que peuvent encore faire les parents pour aider leur enfant à affiner sa compréhension du monde ?

Je conseille aux parents de prendre le temps d’expliquer comment eux, en tant qu’adultes, réfléchissent à une situation. Par exemple, s’ils sont témoins d’une situation où quelqu’un est désagréable avec les autres sans raison, le questionner : « Pourquoi penses-tu qu’il réagisse comme ça ? », « Et toi, tu aurais réagi comment ? ». Cela aide l’enfant à prendre un peu de recul pour comprendre l’entièreté d’une situation.

Les œuvres culturelles ont aussi leur importance. Alors que les anciens Disney sont très manichéens, des dessins animés plus récents, comme Vice-versa, intègrent davantage de nuance et montrent que la réalité n’est pas si simple. Pour les plus grands, je crois aussi fortement en l’opportunité qu’offre l’histoire, par exemple celle de la Résistance lors de la Seconde Guerre mondiale, où des actes répréhensibles ont été commis pour le bien commun.

Comment répondre aux questions que son enfant se pose sur l’actualité, la politique ? Faut-il simplifier, ou au contraire introduire très tôt de la nuance ?

Tout dépend de l’âge de l’enfant. L’essentiel est de lui donner des informations adaptées à son niveau de maturité et d’éviter une exposition à des images ou des propos qui pourraient le heurter. Mieux vaut s’en tenir aux faits, sans projeter ses propres opinions, et réponses à ses questions avec ouverture et empathie afin de le rassurer.

Il faut avoir en tête que les enfants n’ont pas encore la même perception du temps ou des distances que les adultes. Ainsi, ce qu’ils entendent sur la situation en Iran ou au Liban peut leur sembler beaucoup plus proche géographiquement que ça ne l’est en réalité. D’où l’importance de les sécuriser.

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