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Par Eloi Passot
Le 26 mars 2026 à 16h54
Au soir du premier tour de la présidentielle, Lionel Jospin avait été battu à la surprise générale par le patron du Front national.
Passer la publicité Passer la publicitéLes défaites les plus douloureuses sont souvent les plus inattendues. La mort de Lionel Jospin fait ressurgir un épisode fameux, autant que traumatique pour la gauche, de l’histoire de la Ve République : l’arrivée de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle de 2002. Le 21 avril, le «forban de la République» devançait le premier ministre socialiste de moins d’un point. À la surprise générale ? Il est vrai que des observateurs aux hommes politiques, en passant par les journalistes et les sondeurs et jusqu’aux électeurs eux-mêmes, peu de gens avaient vu venir ce séisme politique. On connaît du reste la célèbre archive de Lionel Jospin qui s’esclaffe lorsqu’on lui demande pour qui il voterait s’il n’était pas qualifié au second tour. «J’ai une imagination normale, mais cela me paraît très improbable. Peut-être peut-on passer à la question suivante ?»
Un autre extrait, tiré du documentaire sur la campagne de 2002 «Comme un coup de tonnerre» de Stéphane Meunier, offre un regard quelque peu différent sur les jours qui ont précédé les résultats. La caméra immortalise des échanges entre les stratèges socialistes de la campagne, alors que les sondages se font de moins en moins rassurants. Entre silences gênés, interventions embarrassées et échanges tendus, la scène donne à voir un état-major socialiste qui semble refuser de voir ce qui est pourtant là : la qualification au second tour n’est pas certaine. «J’ai extrêmement peu de temps pour réfléchir politiquement à cette campagne», lance Lionel Jospin à ses collaborateurs. «On pourra pas faire ça au deuxième tour.»
Même déni chez Laurent Fabius, ministre de l’Économie du gouvernement Jospin. «On va être paradoxalement aidés par de sondages très difficiles de milieu de semaine qui vont nous faire très chaud aux fesses, y compris sur Jospin Le Pen», veut croire Laurent Fabius qui affiche toutefois une mine défaite. «Les gens vont commencer à avoir peur à gauche.» Au cœur des échanges, un sondage Ifop pour l’Express qui donne Lionel Jospin à 16,5% et Jean-Marie Le Pen à 14%. «Si Le Pen est à 14%, la dynamique de campagne quoi qu’il se passe serait une campagne de droite, très à droite», avance François Hollande. Le premier secrétaire du parti socialiste embraye et propose d’insister sur «le thème du danger». Quel danger ? «Il faut nous mettre en situation d’être au second tour sinon, la campagne peut s’arrêter.»
«Ne pas parler d’un certain nombre de choses, c’est encore plus ambigu !»
La chose est abordée comme un argument électoral, pas comme une véritable possibilité. «Sur 100 personnes qui vont voter pour un des candidats à gauche, il y en a zéro qui considère qu’ils ont la compétence pour être président. Zéro !» se désole Laurent Fabius. Mais la séquence la plus étonnante met en scène Gérard Le Gall, le monsieur sondages du PS pendant la campagne. Celui-ci alerte sur «la proximité, dans les sondages entre le score le plus haut de Le Pen et le score le plus bas de Lionel». Gérard Le Gall avertit : «Ce qui fait que statistiquement naturellement, les niveaux se recoupent. Quand on fait 16,5, on sait très bien que ça peut vouloir dire 14,5 15 et quand on fait 14, ça peut vouloir dire 16,5.»
Il est alors interrompu par Jean-Christophe Cambadélis. «On va dire que le Front national peut être devant Lionel, c’est ça ?», lance le député PS. «C’est ce que j’ai dit hier matin. Je l’ai dit subliminalement, mais mon discours était parfaitement clair pour ceux qui veulent l’entendre. Je dis que statistiquement, quand quelqu’un est à 16,5 et l’autre est à 14, statistiquement, j’ai pas dit politiquement j’y crois pas... Je dis que c’est un élément de réflexion...» Jean-Marc Ayrault tente à son tour de l’interrompre, mais Gérard Le Gall poursuit. «Enfin, c’est un fait. Bon ok, j’ai pas dit que fallait l’utiliser ! Le fait de ne pas parler d’un certain nombre de choses, c’est encore plus ambigu !»
Jean-Marc Ayrault arrive enfin à prendre la parole : «C’est un argument de perdant et je vous déconseille de l’utiliser et même d’en parler !» Gérard Le Gall lui rétorque : «Je te signale qu’il peut monter plus haut. Parce que l’espace de l’extrême droite n’est pas à 15. Le Pen plus Villiers en 95 c’était 19%. Ya pas de Villiers hein !» Tout se passe comme si les barons socialistes comprenaient que l’issue du second tour, qui devait n’être qu’une formalité, devenait soudainement incertaine. Premier ébranlement du clivage droite-gauche, la qualification de Jean-Marie Le Pen devait ébranler durablement la politique française. Avec une piqûre de rappel : une élection n’est jamais gagnée ou perdue avant le dépouillement des urnes.


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