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Entre le mirage d’une relance économique et le spectre d’un déracinement, les résidents de Virginiatown sont plongés dans l’incertitude.
Bien qu’aucun projet officiel n'ait encore été déposé, l’éventualité de démolir les 250 maisons du secteur pour rouvrir la mine d’or Kerr-Addison divise cette localité vieillissante du Nord-Est de l'Ontario, tout près de la frontière avec le Québec et l'Abitibi-Témiscamingue.
La rumeur a pris racine loin des rues paisibles du canton de McGarry. Lors d'une présentation devant des investisseurs le mois dernier, la direction de la société ontarienne Cadillac Mines a évoqué la possibilité de déplacer les 500 résidents de Virginiatown. L'objectif : relancer la mine d’or Kerr-Addison, jadis l'une des plus productives au pays avant sa fermeture, en 1996.

La route menant au village de Virginiatown, dans le Nord-Est de l'Ontario, près de la frontière avec le Québec et l'Abitibi.
Photo : Radio-Canada / Gabriel Poirier
Révélées dans les médias, ces déclarations ont rapidement traversé la région. Sur le terrain, la nouvelle divise la communauté en trois camps : les pragmatiques, qui espèrent une sortie financière avantageuse, les sceptiques, qui attendent des garanties tangibles, puis les irréductibles, déterminés à défendre leur foyer.
Radio-Canada a recueilli sur place le témoignage d’une dizaine d’habitants, tandis que plusieurs autres ont fait part de leurs craintes et de leurs espoirs par téléphone ou par courriel dans les jours suivant notre passage.
Résignation lucide et attachement profond
Au Cheminis Lodge, relais bien connu des chasseurs et des pêcheurs, la copropriétaire Bonnie Devine observe la situation avec un mélange de lucidité et de résignation. À 81 ans, atteinte d’un cancer du poumon de stade 4, elle n'a rien perdu de son franc-parler. Pour elle, s'opposer à un géant minier relève de l'illusion.
On ne peut pas arrêter le progrès.

Bonnie Devine, 81 ans, et Mary Walsh sont amies depuis de nombreuses années, ce qui ne les empêche pas de percevoir différemment les intentions de Cadillac Mines.
Photo : Radio-Canada / Gabriel Poirier
En ce qui me concerne, c’est du progrès économique. Mais si nous devons partir, il faudra que les gens soient convenablement indemnisés, et même très bien indemnisés. J’espère surtout qu’on saura clairement comment ils veulent nous indemniser lors de la rencontre du 28 octobre, mentionne Mme Devine, cigarette à la main.
Son amie Mary Walsh, assise non loin, refuse d'envisager un tel déracinement. Arrivée à Virginiatown il y a une vingtaine d’années, elle a investi temps et économies pour transformer sa maison en havre de paix, près du mont Chaudron. Pour elle, aucun chèque ne compensera ce mode de vie.
La paix, l’atmosphère... je me suis sentie chez moi dès le premier jour, confie-t-elle.
L’argent ne compensera pas les dizaines de milliers de dollars de rénovations que j’ai faites depuis cinq ans, ni l’esprit de famille et de solidarité unique qu’on a ici.

L'auberge dont Bonnie Devine est copropriétaire peut accueillir jusqu'à une dizaine de pensionnaires, souvent des chasseurs et des pêcheurs.
Photo : Radio-Canada / Gabriel Poirier
Crise du logement appréhendée
L’angoisse de Mme Walsh trouve un écho direct dans les nombreux messages reçus ces derniers jours, où une question revient en sous-texte : où iront vivre les résidents si le projet se concrétise tel que présenté aux investisseurs?
Dans une région où le marché immobilier est saturé, de Kirkland Lake à Rouyn-Noranda, plusieurs retraités craignent de ne pas pouvoir se reloger avec les indemnités offertes, sans parler de la hausse des taxes et du coût de la vie.
Les citoyens ont le droit de connaître leurs prérogatives – en tant que parties prenantes et gardiens de ce territoire – afin de garantir que tous les membres de la collectivité vivent le projet, sa transition ou ses retombées de manière équitable. La transparence, une concertation réfléchie et le respect des délais sont essentiels, fait valoir Chantal Leduc par écrit.
On ne sait rien pour l’instant. Il y a beaucoup de monde qui part en peur en disant qu’ils vont nous ''moover'', mais rien n'est prêt encore. Moi, je prends mon temps et je ne m'énerve pas avec ça.

Les citoyens de Virginiatown, dans le Nord-Est de l'Ontario tout près de la frontière du Québec, seront possiblement confrontés à un dilemme quant à leur avenir.
Photo : Radio-Canada / Gabriel Poirier
Rencontré sur place, M. Gravel rappelle que les rumeurs d’une relance de la mine Kerr-Addison vont bon train depuis des décennies, sans jamais se concrétiser.
À l'inverse, une poignée de voix, discrètes, mais bien réelles, entrevoient dans cette crise une occasion inespérée pour une localité en déclin démographique, où l'âge médian dépasse désormais 51 ans.
On veut partir. J'ai grandi à Kearns à une époque où c'était encore, dans une certaine mesure, une véritable localité; aujourd'hui, il n'y a plus rien. Au revoir au passé, place au nouveau.
J’ai hâte de voir où est-ce qu’on s’en va, ajoute Alex Plante dans sa maison. Peut-être que ça pourrait faire du bien parce qu’il n’y a plus rien ici. On n’a pas de magasins, les parcs font dur, il manque des affaires. Quand on a déménagé ici, il y avait un dépanneur, mais là, il n’y a plus rien.

Le PDG et directeur de Cadillac Mines, Rick Howes, a déclaré lors d'une conférence d'investisseurs que la ville pourrait être rasée pour relancer les activités minières.
Photo : Radio-Canada / Gabriel Poirier
Silence de l'entreprise et vigie municipale
Devant le tollé suscité en ligne, Cadillac Mines a tenté d'éteindre le feu en acheminant une lettre d'excuses à la population. L'entreprise promet d'entendre les doléances des résidents lors d'une séance d'information publique prévue pour le 28 octobre.
Sollicitée par Radio-Canada, la direction de la compagnie minière a décliné notre demande d'entrevue. Elle s'est contentée d’indiquer dans sa missive qu’elle profitera de cette tribune pour préciser l’ampleur et la portée potentielles du projet et clarifier les prochaines étapes d'ici la fin de l'année et pour 2027.
Un message en anglais seulement, en dépit de la forte présence de francophones dans ce canton limitrophe du Québec.
À l'hôtel de ville du canton de McGarry, la réserve reste de mise. Les élus rappellent qu'aucune demande formelle n'a été déposée. Pour parer à toute éventualité, la Municipalité a retenu les services d'un cabinet juridique afin d'analyser ses options réglementaires et de protéger les intérêts des résidents.
Sous le soleil d’automne, Virginiatown poursuit sa routine au ralenti, suspendue aux réponses que la compagnie minière fournira lors de ce premier face-à-face.


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