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"Pour la petite histoire, c'est la première gare belge qui a été bombardée par les Allemands en mai 1940." Pierre-Yves Dermagne nous fixe rendez-vous, en cette matinée ensoleillée de décembre, devant la gare de Rochefort-Jemelle, vieille construction sans charme du début des années 50, le long de la ligne 162 Namur-Luxembourg.
C'est dans ce quartier du village de Jemelle, séparé de la gare par sept voies de chemin de fer, que l'ancien ministre socialiste, aujourd'hui chef du groupe PS à la Chambre, a passé le plus clair de ses jeunes années. "J'ai grandi ici sans y habiter", le domicile familial étant à Rochefort.

Son père est l'avocat et ancien bâtonnier Jean-Marie Dermagne. "Quand il s'est lancé dans l'avocature, sans moyens, sans réseau, les premières années, c'est ma maman qui payait les factures. Elle était éducatrice à l'Athénée royal de Rochefort. Après sa journée de travail, elle en faisait une deuxième au cabinet où elle s'occupait du secrétariat et de la comptabilité".
Germinal et la précarité
Avec un tel emploi du temps, le couple demande à la grand-mère paternelle de s'occuper du jeune Pierre-Yves et de son petit frère avant et après l'école. "Mais elle avait fixé une condition, se souvient, amusé, le quarantenaire. Comme elle était catholique pratiquante, il fallait qu'on soit inscrits à l'école catholique du village." Ce sera Sainte-Marguerite, à 500 mètres de la gare, sur les mêmes bancs que son père, qui fut un camarade de classe de François Bellot, l'ancien ministre et bourgmestre de Rochefort.
"Les 'taxes Bouchez', c'est la classe moyenne qui en paie la note""L'école catholique était l'école populaire du village, alors que l'école communale, à 50 mètres, était un peu plus élitiste. Ma conscience politique, ma conscience de gauche, prend ses racines ici, relate Pierre-Yves Dermagne. J'ai côtoyé des enfants issus de classes populaires. J'ai été confronté aux inégalités. Ce n'était pas Germinal, hein. Mais j'étais avec des fils et filles d'ouvriers, et des enfants issus de familles très précarisées."
À l'un de mes anniversaires, vers 18-20 ans, j'ai reçu une carte de mes parents disant : 'On est fiers de toi, mais n'oublie jamais d'où tu viens.'
Le village de Jemelle a connu une forme de déclin industriel à partir des années 70. Depuis la gare, on aperçoit à gauche un vieil atelier désaffecté de réparation de locomotives de la SNCB. Et à droite, la toute première carrière exploitée par la société Lhoist, ainsi que ses fours à chaux. L'usine est toujours en activité, mais l'automatisation a fortement réduit le personnel. Plus loin, il y avait la RTT (la Régie des télégraphes et des téléphones) et un centre de tri de La Poste, aujourd'hui tous deux fermés.
Les pertes d'emplois ont entraîné "un déclin socio-économique, une perte de pouvoir d'achat" et "la disparition du petit commerce" sur l'avenue de Ninove, l'artère principale de Jemelle.
https://www.lalibre.be/actualite/personne/pierre-yves-dermagne/La carte d'anniversaire
"J'ai vu aussi en une décennie comment des choix politiques ont un impact concret sur la vie des gens et sur le tissu social." L'ancien bourgmestre et ministre Amand Dalem (PSC, devenu Les Engagés), "a toujours refusé de construire des logements publics sur Rochefort, alors qu'il y avait un besoin et une demande. Il y a eu une paupérisation de la population liée à ce refus."
"À l'un de mes anniversaires, vers 18-20 ans, j'ai reçu une carte de mes parents disant : 'On est fiers de toi, mais n'oublie jamais d'où tu viens.' Quand on voit les enfants avec qui j'étais, on comprend le poids des déterminismes sociaux. J'ai perçu les inégalités de manière inversée : j'étais le fils d'avocat dans une école populaire." Pierre-Yves Dermagne a ainsi pu faire des études universitaires à Louvain-la-Neuve, où il kottait, et mène à présent une carrière politique de haut niveau. Ses anciens camarades n'ont clairement pas tous eu les mêmes opportunités. "C'est quelque chose qui a conforté mon engagement à gauche, avec l'égalité comme cap."
J'ai vécu de l'interne la démocratie jusqu'au-boutiste d'Écolo. Cela a compté dans le choix que j'ai fait de rejoindre le Parti socialiste.
Ses parents n'ont jamais fait de politique active, mais ils ont milité. "Ils ont été des compagnons de route d'Écolo. J'ai des photos de moi, gamin, dans une brouette lors d'une manifestation anti-missiles à Bruxelles. J'étais revenu avec des affiches de la manif. C'était l'époque du film Top Gun, le cinéma américain des années Reagan. J'avais été formaté par cela. Et j'avais gardé les posters parce qu'il y avait les missiles dessus", s'esclaffe-t-il.
Son oncle écologiste
Son père fut aussi l'avocat de riverains de la carrière Lhoist quand "les préoccupations environnementales ont commencé à voir le jour". "Ils réclamaient une amélioration des conditions d'exploitation des fours à chaux. Il y avait pas mal de rejets. Les toits de l'usine étaient recouverts de résidus de chaux, à tel point que, quand on passait en train, en avait l'impression qu'il avait neigé. Il y a eu une mobilisation d'une partie de la population, un bras de fer avec Lhoist pour que des filtres soient placés."
Quant à sa mère, Madeleine Barnich, elle a travaillé après son divorce jusqu'à sa retraite "dans un planning familial très militant". "À l'époque, il était l'un des seuls en dessous de Namur à pratiquer l'IVG (l'interruption volontaire de grossesse). Sa fondatrice, c'était Dominique Roynet", en pointe dans le combat des femmes pour l'accès à l'avortement.
Pierre-Yves Dermagne, l'homme révoltéPierre-Yves Dermagne a été façonné par ces combats. Déjà tout petit, ses parents l'emmenaient dans l'arrière-salle d'un café, logé dans une grande bâtisse en briques rouges que l'on aperçoit depuis la gare. "C'est là que se tenaient les réunions de la section locale d'Écolo. Mon oncle a été le premier conseiller communal Écolo de la ville de Rochefort. C'était une locale très à gauche. J'ai vécu de l'interne la démocratie jusqu'au-boutiste d'Écolo. C'étaient des débats passionnants, des gens de conviction. Mais avec une incapacité chronique à décider, prenant position sur des sujets qui, à mes yeux, étaient fort éloignés des préoccupations de la vie quotidienne des gens. Cela a compté dans le choix que j'ai fait de rejoindre le Parti socialiste. Mais j'en garde un souvenir enrichissant."
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