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FIGAROVOX/TRIBUNE - Pour l’écrivain, la violence des incendies qui ont ravagé nos forêts, en juillet et en août, tient aussi à l’histoire de nos paysages, à la manière dont certains massifs ont été façonnés, exploités puis abandonnés, ainsi qu’aux choix d’urbanisation et d’aménagement.
Écrivain et chroniqueur, Bruno Carpentier est officier de la réserve opérationnelle au commandement de la Légion étrangère. Son nouveau roman, Le silence des louves, est paru en mai 2026 chez Melmac Éditions, à Marseille.
Les massifs forestiers ne sont pas des réalités immuables. Exploitation, reboisement puis abandon de certains usages ont profondément transformé ces espaces et leurs équilibres écologiques.
Dans le sud-ouest de la France, l’exploitation du pin maritime a radicalement transformé le paysage et l’économie. L’urbanisation contemporaine s’est développée sans tenir suffisamment compte de la vulnérabilité de ce massif très anthropisé, largement dominé par le pin, rapprochant les habitations des zones exposées au feu.
Au XIXe siècle, les Landes de Gascogne étaient couramment comparées à un désert, parfois surnommées «le Sahara de la France». L’expression était déjà employée au XVIII siècle pour désigner la région comprise entre la Garonne, l’Adour et l’Atlantique. Le paysage y différait profondément de l’actuelle forêt de pins : lande rase, sols sableux pauvres, marécages saisonniers, villages dispersés, routes rares. Les voyageurs développèrent ainsi un imaginaire du «désert».
Cette représentation eut aussi une portée politique. Présenter les Landes comme un désert improductif justifiait leur «mise en valeur». La loi du 19 juin 1857, sous Napoléon III, imposa l’assainissement et le boisement d’une grande partie des communaux des Landes de Gascogne. Des travaux universitaires analysent cette rhétorique du «Sahara français» comme celle d’une «colonie intérieure» à civiliser et exploiter.
Cette histoire nous interroge : devons-nous continuer à privilégier ce modèle forestier artificialisé dans un territoire toujours plus exposé aux effets du réchauffement climatique ? Sous une autre forme, la Provence pose la même question.
Dans le Var, la déprise rurale et le recul des usages traditionnels de la forêt, parmi lesquels l’activité pégoulière, ont accompagné la fermeture des milieux et la reconquête des espaces par les pins, tandis que l’urbanisation gagnait des territoires de plus en plus vulnérables au feu.
En Provence, la pégoule consistait à extraire la poix du bois résineux. L’activité se développa dans le Var, favorisée par l’abondance des pins et la proximité des ports. La poix servait surtout au calfatage et à l’entretien des navires, mais aussi à la protection des cordages et à divers usages artisanaux. Toulon et Saint-Tropez furent d’importants débouchés ; certaines pégoulières varoises restèrent actives jusqu’au début du XX siècle.
Au XIX siècle, la couverture forestière progressa. Selon les secteurs, le pin d’Alep ou le pin maritime gagnèrent du terrain, favorisés par leur caractère pionnier, la déprise rurale et, localement, des reboisements. Le recul des cultures et du pâturage permit parallèlement à la végétation de reconquérir les espaces délaissés.
Le pin a colonisé les terrains délaissés au détriment d’une végétation plus diversifiée.
Bruno CarpentierLes collines autrefois parcourues, pâturées et coupées formaient une mosaïque de bois clairs, cultures, itinéraires pastoraux et maquis. Avec le recul de ces usages et l’abandon de l’industrie pégoulière, les peuplements de pins autrefois exploités et entretenus ont été livrés à leur dynamique naturelle. Le pin a colonisé les terrains délaissés au détriment d’une végétation plus diversifiée. Cette fermeture progressive des milieux a favorisé la constitution de massifs denses, continus et davantage chargés en combustible.
Dans le climat méditerranéen, cette végétation sèche et homogène favorise des incendies plus rapides, plus étendus et plus difficiles à contenir, au sein d’espaces gagnés par une urbanisation diffuse.
L’avenir de ces grands espaces touchés par les mégafeux de l’été 2026 doit désormais être pensé en concertation avec l’ensemble de leurs usagers : ces choix concernent tous les Français.
Faut-il reconstruire la forêt telle qu’elle était ? La question porte moins sur le nombre d’arbres que sur les essences, leur emplacement, leur densité et leur finalité. Première réponse possible : ne rien planter immédiatement. Certaines forêts se régénèrent naturellement ; observer cette régénération permet d’identifier les secteurs où intervenir.
Là où il faut replanter, reproduire des peuplements homogènes risquerait d’en recréer les vulnérabilités. Le changement climatique conduit à rechercher des forêts plus diversifiées, adaptées au sol, aux conditions locales et au climat futur. Alternance des peuplements, clairières et coupures agricoles ou pastorales peuvent rompre la continuité du combustible.
Replanter ne doit donc pas signifier reconstituer le paysage perdu, mais préparer celui des prochaines décennies.
Après l’incendie, considérer les hectares dévastés comme disponibles pour d’autres usages, notamment le solaire, serait une erreur. L’article L. 341-1 du Code forestier rappelle que le feu ne fait pas perdre au terrain sa destination forestière. Faut-il alors exclure le photovoltaïque ? Non. La priorité doit aller aux surfaces déjà artificialisées ou dégradées : friches industrielles, carrières, décharges, parkings ou délaissés d’infrastructures. Dans les territoires incendiés, certaines emprises aménagées sans vocation forestière pourraient aussi être étudiées.
L’incendie ne doit jamais devenir une opportunité foncière pour substituer des panneaux à la forêt. Entre reboisement systématique et sanctuarisation intégrale existe peut-être une troisième voie : une mosaïque associant régénération forestière, agriculture, pastoralisme, espaces ouverts et, lorsque cela se justifie, photovoltaïque.
Pendant des siècles, les massifs furent parcourus, pâturés et exploités pour le bois, la résine ou le charbon. Le recul de ces usages a favorisé la fermeture des milieux, densifié les sous-bois et accru la continuité du combustible.
Rouvrir la forêt ne signifie pas la déboiser, mais réintroduire des discontinuités et des usages : pastoralisme, cultures adaptées, entretien des sous-bois, exploitation raisonnée, clairières, chemins, coupures agricoles ou paysagères. Une forêt entretenue peut présenter moins de continuités combustibles qu’un massif fermé. Chaque massif ayant ses sols, son climat, ses essences et ses usages, il faut construire des espaces plus diversifiés, accessibles et mieux préparés au feu, non restaurer le paysage d’hier.
La forêt ne peut être pensée sans les villes et villages qui la bordent. L’urbanisation a gagné les lisières et parfois dispersé l’habitat au cœur des bois. La vulnérabilité tient autant à l’intensité du feu qu’à cette interface forêt-habitat, où se concentrent populations, biens et difficultés d’intervention.
Vignes, vergers, prairies pâturées ou coupures entretenues ne remplacent pas les moyens de lutte, mais rendent le territoire moins uniformément combustible.
Bruno CarpentierFaut-il encore construire dans les secteurs les plus exposés ? Ailleurs, faut-il durcir les règles relatives au débroussaillement et aux matériaux de construction, améliorer les voies d’accès ou augmenter les réserves d’eau ? La prévention doit aussi agir à l’échelle du paysage : restaurer des coupures agricoles et pastorales, entretenir pistes et points d’eau, créer des zones tampons et faciliter l’intervention des secours. Agriculteurs, éleveurs et forestiers deviennent ainsi des acteurs de la prévention. Vignes, vergers, prairies pâturées ou coupures entretenues ne remplacent pas les moyens de lutte, mais rendent le territoire moins uniformément combustible.
L’enjeu est de ne plus seulement adapter nos secours au territoire, mais aussi le territoire au risque que nous savons devoir affronter.
La France dispose de douze Canadair et huit Dash, rattachés à la base de Sécurité civile de Nîmes-Garons. Les incendies simultanés de 2026 ont rappelé les contraintes d’une flotte tributaire de la maintenance. Deux premiers DHC-515, commandés avec le concours de l’Union européenne, doivent être livrés en avril et novembre 2028.
Faut-il faire reposer le renouvellement sur les seuls appareils canadiens ? Des projets français émergent. Kepplair développe à Toulouse un bombardier d’eau de 7,5 tonnes dérivé de l’ATR 72. À Istres, Hynaero travaille sur le Frégate-F100, amphibie capable d’emporter dix tonnes d’eau. Non encore opérationnels, ces programmes ouvrent une voie de diversification et de souveraineté industrielle.
Istres offre un environnement aéronautique singulier : la base aérienne 125 dispose d’infrastructures majeures ; un A400M, équipé à titre expérimental pour larguer jusqu’à vingt tonnes de retardant, y était stationné avant d’être engagé contre les incendies de Gironde en juillet 2026 ; le pôle Jean-Sarrail doit accueillir le programme industriel d’Hynaero. Il ne s’agit pas d’abandonner le Canadair, dont l’écopage reste un atout majeur, mais de faire évoluer notre doctrine face aux mégafeux, en diversifiant appareils, implantations et capacités.
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Le changement climatique rend les incendies plus probables et plus violents. Mais leurs conséquences dépendent aussi de nos comportements, des paysages que nous façonnons, des territoires que nous aménageons et des moyens que nous nous donnons pour les défendre. L’enjeu n’est donc pas de reconstruire simplement ce qui a brûlé. Il est de préparer ce qui devra lui succéder.
Après les feux de 2026, nous avons moins à restaurer le passé qu’à choisir l’avenir.


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