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Le 16 novembre 2024, à sa descente d’avion, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a été interpellé à l’aéroport d’Alger. De retour chez lui après une tournée de promotion en France pour son dernier livre (Le français, parlons-en !, éditions du Cerf, 2024), il s’est retrouvé coincé entre la littérature et les subtilités de la géopolitique internationale.
La machine aveugle d’une justice commandée s’était mise en branle. Le pouvoir algérien lui reprochait notamment, à la suite de la reconnaissance par la France du plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental en juillet 2024, ses prises de position sur la question.
Coincé entre la France et l’Algérie, instrument de joutes politiques qui le dépassaient, Boualem Sansal a été accusé notamment de terrorisme, d’espionnage, d’« atteinte à l’intégrité du territoire national » et d’outrage à l’armée. L’homme alors âgé de 79 ans, connu pour ses positions critiques à l’égard de la dictature algérienne tout comme de l’islam, sera rapidement condamné à cinq ans ferme de prison, dans des conditions pénibles.
Mais l’auteur du Serment des barbares, de 2084. La fin du monde et de Vivre. Le compte à rebours (Gallimard, 1999, 2015 et 2024) sera recraché un an plus tard par le monstre totalitaire qui l’avait avalé, gracié en novembre 2025 par le président algérien Abdelmadjid Tebboune avant d’être expulsé de son pays.
Dans La Légende, un « témoignage et un acte » écrit en quarante jours « dans l’urgence, avec la blessure encore ouverte », Boualem Sansal raconte son arrestation, son procès expéditif, sa captivité et sa « libération en jet, à la James Bond, via Berlin » après des tractations diplomatiques secrètes, ainsi que les mois plutôt turbulents qui ont suivi sa libération.
« Quand je suis sorti de prison, je n’ai pas été du tout travaillé par l’idée de raconter ma détention », raconte Boualem Sansal au téléphone depuis Paris, où il s’est installé. « La prison, c’est honteux. On passe d’une humiliation à l’autre pendant des mois, on n’est plus rien, on n’a plus d’existence réelle. Et donc quand on sort, on a honte, on a envie d’aller se cacher. »
Traités comme des animaux
Pendant un an, dans l’immense prison de Koléa, située dans la banlieue ouest d’Alger, il n’était qu’un « numéro d’écrou » (46611). Une cellule de 6,5 mètres carrés. Deux lits superposés, un lavabo et un trou au sol. Une vague odeur « d’humidité poisseuse et de fatigue humaine accumulée sur des décennies ». Du pain qui sent le caoutchouc brûlé ou l’urine de rat. Le droit de recevoir la visite de sa femme une fois tous les quinze jours — pas toujours mais toujours sans explications. « Tout était cassé en moi, je marchais sur mon ombre, sur des miettes de moi, écrit-il. J’étais une plaie vivante. »
« La prison est une humiliation permanente, on est traités comme des animaux », se souvient le romancier de 81 ans, membre de l’Académie française depuis janvier 2026. Les détenus devaient passer leurs journées dans la cour à ciel ouvert, cuits par le soleil en été, lessivés par le froid et par la pluie en hiver, « comme des poulets ». Sautillant sur place pour faire quelque chose, pour ne pas trop penser, l’écrivain se mêlait peu aux autres, la plupart ne parlant pas français, alors que lui « ne parle pas très bien arabe ».
Boualem Sansal venait de mettre les pieds dans un drôle d’écosystème, en particulier dans le quartier à haute sécurité où il se trouvait, et dans lequel, estime-t-il, 90 % des détenus étaient des islamistes. « Un monde faussement clos, une passoire traversée de flux invisibles. Des hiérarchies mouvantes. Des pactes tacites », écrit-il dans La Légende, qui comporte son lot de belles pages sur la liberté — celle de l’écrivain, surtout —, mais dans lequel l’écrivain règle aussi quelques comptes — on le verra.
Si les détenus se poussaient du coude à la vue de ce vieil homme aux cheveux blancs et à la queue de cheval qui avait froissé le pouvoir, la plupart ne savaient pas vraiment qui il était. « Je suis très connu en Algérie, mais très peu de gens savent qui je suis réellement. Boualem Sansal, c’est un salaud, un Juif, c’est un pro-Français, il est pour la colonisation. » C’est ainsi que certains, raconte-t-il, se sont mis à l’appeler « La Légende ».
Une libération au goût amer
Après de longs mois, deux grèves de la faim, une expérience de mort imminente (EMI), un cancer de la prostate, du jour au lendemain, l’écrivain s’est retrouvé en France (bien malgré lui, dit-il). Un pays qu’il connaissait bien mais où il n’avait jamais vraiment vécu — même si Emmanuel Macron l’avait fait naturaliser en 2024.
Boualem Sansal soutient que, s’il avait pu, il aurait refusé cette grâce présidentielle, réclamant plutôt un nouveau procès qui aurait pu l’innocenter. « La grâce n’annule pas la peine, je suis encore officiellement un prisonnier. » Aurait-il préféré rester en prison, faire ses cinq ans ? Il assure que oui.
Aujourd’hui, son « exil doré » lui semble un peu terni par le contexte de sa libération, et par ce qu’il appelle la « cabale » qui lui a laissé en bouche une certaine amertume. « La gauche, écrit-il en évoquant les soutiens pendant sa détention, n’était pas au rendez-vous. Quel dommage, elle parle si bien de la liberté, des droits de l’homme, de la morale, de l’art pour l’art. »
Comme lorsque le janvier 2025, l’eurodéputée de La France insoumise (LFI) Rima Hassan, comme quelques autres, a voté contre une résolution du Parlement européen qui exigeait la libération immédiate et inconditionnelle de l’écrivain franco-algérien, reprochant entre autres à Boualem Sansal de défendre des thèses d’extrême droite et des théories identitaires — une résolution malgré tout adoptée par une écrasante majorité.
Courtisé par tous les éditeurs français pour qu’il raconte son histoire, il a fait le choix de rompre avec Gallimard et d’accepter, raconte-t-il, « l’offre la plus alléchante » : une avance d’un million d’euros de la part du groupe Hachette, contrôlé depuis 2023 par le milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré (CNews, Canal +, Vivendi).
Radicalisé en prison
La Légende devait ainsi paraître en novembre prochain, jour anniversaire de sa libération, mais des pressions venues d’en haut, raconte-t-il, ont forcé une publication rapide du livre — paru en France le 2 juin dernier. À cela s’est mêlé le limogeage d’Olivier Nora, le patron de Grasset, dont les jours étaient de toute façon comptés. Vincent Bolloré, qui voulait faire un best-seller, relate-t-il, « n’était pas d’accord sur la date de publication. Il disait : “c’est de la politique, on sort le livre fin mai” ».
Un départ qui a créé une véritable onde de choc dans le monde de l’édition en France, suivie d’une hémorragie de centaines d’auteurs qui ont claqué la porte de Grasset (parmi lesquels Virginie Despentes, Bernard-Henri Lévy, Frédéric Beigbeder, Colm Tóibín et Dominique Fortier).
Pour Boualem Sansal, le transfert chez Grasset s’est aussi accompagné de la fin de « vingt-cinq ans d’amitié sans nuages » avec Antoine Gallimard — pour une histoire d’appartement prêté qui aurait tourné au vinaigre. L’écrivain ne s’en cache pas, il règle aussi quelques comptes dans ce livre. L’humiliation qu’Antoine Gallimard lui a infligée, laisse-t-il tomber, a été pour lui « mille fois supérieure à celle des Algériens », un coup de couteau planté dans le cœur.
On lui a donc reproché pêle-mêle son ingratitude envers Gallimard, qui l’avait beaucoup défendu durant sa détention, sa vénalité, un comité de soutien dont plusieurs membres pencheraient trop à droite, des amitiés encombrantes (Éric Zemmour, Philippe de Villiers), des liens avec Israël, trop de critiques envers l’islam. « Je suis un homme libre, revendique Boualem Sansal, j’ai des amis qui sont aussi de l’extrême droite, même si la plupart de mes grands amis sont plutôt de gauche. »
L’écrivain l’assure pourtant : « Je n’ai pas quitté le paradis des saints pour m’enrôler dans je ne sais quelle aventure fasciste. » Comme lorsqu’il était dans sa geôle algérienne, cet homme farouchement libre a le sentiment d’être un peu devenu « l’otage du camp du bien », coupable d’un autre crime qu’il n’a pas commis.
« Après la prison, raconte Boualem Sansal, qui reconnaît ne plus avoir beaucoup de patience et s’être en quelque sorte “radicalisé” en prison, il n’y a pas de retour. Il y a un après sans retour. » Après, écrit-il, survient le temps des interpellations, celui « des ragots et des rumeurs ». C’est l’autre légende qui l’entoure. « On vous demandera de parler, d’expliquer, de conclure, d’enseigner, de révéler. Et de dire au nom de quoi et de qui, et d’abord d’où vous parlez. »
« Après, résume Boualem Sansal en entrevue, vous perdez l’estime des gens. Même si vous êtes une victime, il y a une tare, il reste quelque chose. C’est comme une femme qui a été violée, il y aura toujours des tordus qui diront que, peut-être, elle l’a cherché. C’est exactement ce qu’on dit pour moi. Il l’a quand même bien cherché, peut-être même qu’il le voulait… »
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