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TRIBUNE - À l’occasion des États généraux de la bioéthique qui sont organisés tout au long de l’année 2026, Christian Hervé et Henri-Corto Stoeklé, bioéthiciens, expliquent pourquoi la recherche d’un consensus paraît impossible sur des thématiques aussi complexes que l’intelligence artificielle, les examens génétiques et le don d’organe.
Christian Hervé est bioéthicien, professeur émérite des universités. Il a créé et dirige le Département d’éthique et intégrité scientifique (DEIS) de l’Hôpital Foch à Suresnes. Henri-Corto Stoeklé est bioéthicien, docteur habilité à diriger des recherches, et chef adjoint du Département d’éthique et intégrité scientifique.
À l’heure de nouveaux États généraux de la bioéthique organisés par le Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé, affirmons ce qui sonne déjà comme une maxime : mieux vaut — en bioéthique — un compromis imparfait qu’un consensus illusoire. Le consensus est presque inenvisageable pour notre discipline. Cela tient essentiellement d’antagonismes, de nature philosophique et/ou religieuse, inconciliables, mais inhérents au domaine de par l’objet : le traitement d’enjeux bioéthiques, c’est-à-dire de tensions entre des pratiques de sciences de la vie et/ou de la santé et des valeurs et/ou des normes morales. Face à ces tensions, le compromis apparaît plus approprié, du fait de sa signification.
Comme le rappelle l’éthicienne et politologue Friderike Spang au passage, ici traduit en français, d’une récente publication, un consensus signifie d’abord « que les parties en désaccord considèrent que l’accord est meilleur […] que leurs positions initiales » ; un compromis, lui, qu’elles « conservent [malgré tout] leurs points de vue opposés ». Autrement dit, un compromis n’impose pas aux parties prenantes de changer, fondamentalement, de positions. Il implique seulement d’accepter, a minima de tolérer, même implicitement, une voie, plus ou moins intermédiaire. Chacun comprend mieux l’intérêt du compromis pour des sujets de nature à attiser les certitudes les plus profondes.
Changer d’approche
En effet, quel consensus est-il, sincèrement, envisageable entre des athées et des croyants — et/ou entre certaines idéologies, religions, cultures, etc. — vis-à-vis de pratiques qui ont attrait à la vie, à la mort, dans ce qu’elles ont de plus intimes, même énigmatiques, comme celles que recouvrent, en somme, ces nouveaux États généraux, à l’instar des examens génétiques, du don d’organe ou de l’intelligence artificielle, pour ne citer qu’eux ? Aucun, à peu de chose près. Un compromis l’est-il ? Peut-être. Encore faudrait-il changer d’approche : étudier ce qui serait acceptable, tout du moins tolérable, pour chacun ; plutôt que de rechercher un idéal qui ne sera jamais, ou durablement, partagé par tous. De tels accords, tout aussi imparfaits seraient-ils, auraient au moins le mérite d’aider à résoudre des dilemmes difficiles dans l’action.
La mise en œuvre d’une telle approche requiert toutefois l’élaboration de nouvelles théories éthiques — qu’il faut comprendre comme des ensembles de critères et/ou de fins permettant d’évaluer éthiquement une pratique. Ces théories devraient être, certes, plus pluralistes, mais aussi pragmatistes, au sens qu’elles devraient considérer les convictions individuelles, non pour la beauté du geste, mais par soucis de résultats. Ceci n’est pas une vue de l’esprit. Nous avons nous-même développé une telle théorie, et l’avons même appliquée dans le traitement d’un enjeu bioéthique majeur associé à l’opposition à la vaccination contre le Covid-19 (et la grippe) : la politique vaccinale.
Enjeux complexes
Une autre chose nous semble requise : la professionnalisation de la bioéthique. La bioéthique ne peut, et ne doit, pas être une affaire de conviction — les convictions des uns n’étant pas les convictions des autres, loin s’en faut. Traiter de tels enjeux nécessite la connaissance, et l’expérience, de pratiques, de théories et de méthodologies qui sont tout sauf innées. Comme tout savoir, elles s’acquièrent ; la connaissance sur les bancs de l’université ; l’expérience sur le terrain. La bioéthique doit être une affaire de professionnels, qu’on appelle les bioéthiciens, au-delà, évidemment, d’être une affaire de responsabilité.
Reste qu’au regard de la complexité des enjeux traités, le premier corollaire de cette professionnalisation est l’interdisciplinarité. Les bioéthiciens ont besoin du concours de professionnelles d’autres disciplines, que ce soit en sciences de la vie et de la santé ou en sciences humaines et sociales. Ils ont même, plus généralement, besoin du concours de l’ensemble des parties prenantes de ce vaste champ qu’est la santé ; des soignants aux patients ; des chercheurs aux industriels ; du législateur à l’administration. Et ils en auront d’autant plus besoin si leur volonté est d’édifier de vrais compromis, au lieu d’échafauder de faux consensus.


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