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La série A posteriori le cinéma se veut une occasion de célébrer le 7e art en revisitant des titres phares qui fêtent d’importants anniversaires.
Au milieu du XVIIIe siècle, Barry, un jeune Irlandais sans le sou, croit avoir tué un rival lors d’un duel. Fuyant la justice, il s’enrôle dans l’armée, déserte, a une liaison, change de camp, devient un tricheur professionnel… Cela, avant d’épouser la riche Lady Lyndon, non sans s’être auparavant débarrassé du mari âgé de celle-ci. Basé sur le roman picaresque de William Makepeace Thackeray, Barry Lyndon conte l’ascension et la chute d’un perdant magnifique, expression rarement plus appropriée qu’ici. Un semi-échec à sa sortie, il y a pile 50 ans, le film de Stanley Kubrick s’impose à présent comme l’un des plus grandioses de l’histoire du cinéma.
Bien que de son propre aveu un admirateur de Thackeray, Kubrick mit du temps à lire The Luck of Barry Lyndon (Mémoires de Barry Lyndon), songeant plutôt, brièvement, à adapter l’ouvrage le plus connu de l’auteur, Vanity Fair (La foire aux vanités). C’est afin de se changer les idées, à la suite d’une déconvenue professionnelle, qu’il lut Barry Lyndon.
De fait, Kubrick avait préparé pendant des années un film sur Napoléon. Hélas, devant le budget exigé, le studio se retira. Or, sa lecture du moment s’avéra, pour le cinéaste, beaucoup plus qu’une simple distraction.
Dans une entrevue avec le critique et auteur Michel Ciment, Kubrick explique : « Barry Lyndon est une histoire qui ne repose pas sur la surprise. Ce qui importe, ce n’est pas ce qui va se passer, mais comment cela va se passer. Je pense que Thackeray renonce à l’effet de surprise pour créer un plus grand sentiment d’inéluctabilité et une meilleure intégration de ce qui pourrait autrement paraître mélodramatique ou artificiel. »
D’ajouter le cinéaste plus loin : « Thackeray qualifiait son livre de “roman sans héros”. Barry est naïf et illettré. Il est animé d’une ambition dévorante de richesse et de rang social. Cette combinaison de traits de caractère s’avère malheureuse et le conduit, lui et son entourage, à un profond malheur. On éprouve des sentiments mitigés à son égard, mais son charme et son courage le rendent attachant, malgré sa vanité, son insensibilité et ses faiblesses. C’est un personnage très réaliste, qui n’est ni un héros conventionnel ni un méchant traditionnel. »
On peut comprendre l’attrait ressenti par le cinéaste, puisque, exception faite de Spartacus, ses films, de Lolita à Eyes Wide Shut (Les yeux grands fermés) en passant par Dr. Strangelove (Docteur Folamour), A Clockwork Orange (Orange mécanique), The Shining (Shining. L’enfant lumière) et Full Metal Jacket, n’ont jamais tourné autour de figures héroïques. Cela vaut également pour ses premiers films noirs. Même l’astronaute de 2001 : A Space Odyssey (2001. L’odyssée de l’espace) subit l’action plus qu’il ne la propulse.
Exquis tableaux
Qui plus est, avec Barry Lyndon, Kubrick se voyait offrir la possibilité de recycler une part importante de son énorme travail de recherches effectué pour Napoleon. À Ciment, le cinéaste confie : « J’ai constitué un très important dossier d’images, de peintures et de dessins extraits de livres d’art. Ces images ont servi de référence pour tout ce que nous devions filmer : vêtements, meubles, accessoires, architecture, véhicules, etc. »
Il en résulta un film constitué d’une suite d’exquis tableaux inspirés par, et non copiés sur, lesdites références visuelles (dont plusieurs peintures de William Hogarth).
En 1976, le directeur photo John Alcott, qui remporta l’Oscar pour Barry Lyndon, relate au magazine American Cinematographer : « Nous avons cherché à reproduire les situations décrites dans les dessins et les peintures de l’époque, notamment en ce qui concerne l’éclairage des pièces. Nos compositions étaient très fidèles aux dessins de cette période […] Chaque plan a été tourné dans un lieu réel. Nous n’avons construit aucun décor. Toutes les pièces se trouvent dans de véritables maisons en Irlande et dans le sud-ouest de l’Angleterre. »
Dans le même entretien, Alcott revient sur l’élément du film qui impressionna initialement le plus, soit les scènes éclairées uniquement à la chandelle. C’était alors du jamais vu.
« Stanley Kubrick et moi discutions de cette possibilité depuis des années, mais nous n’avions pas trouvé d’objectifs suffisamment rapides. Stanley a finalement découvert trois objectifs Zeiss 50 mm f / 0.7 pour appareils photos fabriqués pour la NASA dans le cadre du programme d’alunissage Apollo. »
Afin de pouvoir les utiliser, Kubrick et Alcott firent modifier une caméra, écrivant au passage une page d’histoire.
Une vedette américaine
Il n’empêche, lorsqu’il prit l’affiche, le film ne fit pas l’unanimité auprès de la critique.
Dans le Time, Richard Schickel est extatique : « Kubrick a assemblé ce qui est peut-être la série d’images la plus envoûtante jamais imprimée sur pellicule. »
Dans le New Yorker, Pauline Kael écrit plutôt : « Kubrick cadre ses plans avec une maîtrise inégalée, mais ne parvient pas à les lâcher. Certaines scènes […] restent figées à l’écran de manière obsessionnelle et gênante. Kubrick a réussi ces scènes visuellement, mais dramatiquement, celles-ci sont un échec total. »
La performance de Ryan O’Neal ne fit pas davantage consensus. Il faut dire qu’avant même le début du tournage, la décision de donner le rôle-titre à l’acteur américain, vedette du mélodrame à succès Love Story (Une histoire d’amour), avait suscité perplexité et dérision.
Pour sa part, Kubrick ne regretta pas son choix, affirmant à Michel Ciment : « Ryan était le meilleur acteur pour le rôle. Il avait le physique idéal et j’étais convaincu qu’il possédait un talent d’acteur bien supérieur à ce qu’il avait pu montrer dans ses films précédents. Avec le recul, je pense que sa performance a pleinement justifié ma confiance en lui, et je ne vois toujours personne qui aurait pu mieux convenir au rôle. »
De son côté, O’Neal se félicita d’avoir accepté l’offre de Kubrick, et ce, malgré un tournage de 300 jours lors duquel il lui arriva de refaire jusqu’à 150 fois la même prise. D’ailleurs, le budget sextupla en cours de production. Au box-office, Barry Lyndon fit ses frais, mais ne rapporta pas les recettes que Warner Bros espérait.
Un instinct fondamental
Dans The Stanley Kubrick Archives, l’éditrice Alison Castle énonce à propos de la minutie légendaire du réalisateur : « L’importance que Stanley Kubrick accordait à la production de films de qualité transparaît dans chaque plan de Barry Lyndon. De l’avis de certains, il s’agit de son œuvre la moins comprise et la plus sous-estimée (quoique ce titre revient désormais peut-être à Eyes Wide Shut) ; mais, pour les admirateurs de Kubrick, Barry Lyndon compte parmi ses films les plus beaux et sans doute ses plus parfaits. »
C’est on ne peut plus vrai, en tout cas, de l’avis de Martin Scorsese. En préface de l’ouvrage de Michel Ciment Kubrick : The Definitive Edition, le cinéaste écrit : « J’ignore si j’ai un film préféré de Kubrick, mais je reviens toujours à Barry Lyndon. Je crois que c’est parce qu’il est d’une rare intensité émotionnelle. L’émotion est transmise par les mouvements de la caméra, la lenteur du rythme, la façon dont les personnages évoluent dans leur environnement […] On assiste à la transformation d’un homme, de l’innocence la plus pure à la froide sophistication, pour finalement sombrer dans une amertume absolue – et tout cela n’est qu’une simple question de survie : un instinct fondamental. »
Et c’est peut-être, par-delà la douceur des bougies, cette dimension viscérale qui explique, au fond, l’éternel pouvoir de fascination de Barry Lyndon.
Le film Barry Lyndon est présenté le 25 décembre au Cinéma du Musée et est disponible en VSD sur la plupart des plateformes ainsi qu’en Blu-ray et en 4K UHD.


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