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Lorsque le reporter de guerre Fabrice de Pierrebourg évoque 1,2 million de déplacés au Liban, ce n’est pas qu’un chiffre sans âme ; ce sont des valises empilées dans une voiture pour les plus chanceux, un matelas encordé sur le toit, des scooters enfourchés à la va-vite ou la marche pour les autres, et une ambiance de film catastrophe. Tous aux abris.
Depuis septembre, ce vétéran du gilet pare-balles, dont les tympans sont accoutumés aux sirènes d’alerte, s’est porté volontaire pour aller en Cisjordanie occupée, au Liban, et deux fois en Ukraine — dont il rentre tout juste — pour le compte du magazine L’actualité.
Rien qu’en mars dernier, alors qu’il était au Liban, plus de 500 000 civils, l’équivalent de la ville de Québec, ont été déplacés de la partie sud de Beyrouth. Les réfugiés de l’intérieur comme ceux de l’extérieur se demandent « quand, si, comment et où » ils reviendront. « Les gens sont parfois déplacés sur 20 kilomètres seulement. Ce n’est pas comme traverser l’Atlantique en radeau, mais le drame est le même, constate Fabrice. Tout laisser derrière soi, en catastrophe, je l’ai vu en Ukraine aussi, les gens fuyant en train, à pied, comme ils pouvaient, vers la Pologne, un sac de plastique à la main… »
Attablé devant un cappuccino, un de ses plaisirs, Fabrice me raconte ses aventures avec une simplicité désarmante. Là où d’autres bomberaient le torse, lui (d’une humilité qui est la marque des grands, dit-on) s’excuse presque d’attirer l’attention. Ce journaliste de terrain, qui a fait de la photo à ses débuts, et s’est joint à l’équipe d’enquête de La Presse plusieurs années, travaille désormais comme indépendant. Fabrice a toujours le feu sacré, même s’il travaille dans des conditions qui n’ont rien du cinq-étoiles.
Cet homme rompu aux limites du strict nécessaire connaît tout du café lyophilisé des petits matins blêmes dans des planques inconfortables avec des soldats. Ceux-ci sont parfois des civils recrutés par la force des choses, victimes de la furie des tyrans eux aussi.
Ne pas avoir peur est dangereux
Son dernier papier ukrainien (sa neuvième visite en quatre années de conflit) s’intitulait « Peur, mort et destruction dans le chaudron du Donbass ». Il faut un moral d’acier, ne dormir que d’un œil et avoir le calme d’un bonze pour exercer son métier. On se demande pourquoi il y retourne.
Ce qui attire Fabrice, ce ne sont ni les discours officiels ni les grandes analyses, non. Après avoir campé le contexte géopolitique, il se tourne d’abord et avant tout vers les civils. « Le nombre de bombes ne m’intéresse pas. Parce que sous les bombes, il y a des victimes. Des gens meurent, sont blessés, amputés. » Il a failli s’en prendre une de 1,5 tonne le mois dernier, à 500 mètres de lui, un engin largué par un avion de chasse russe durant leur sommeil.
J’imagine que rouler à 160 km/h (sans ceinture de sécurité, pour pouvoir sauter en cas de freinage urgent) pour échapper aux drones kamikazes qui volent à 120 km/h fait partie des moments où l’adrénaline t’empêche de réfléchir. Les filets antidrones ne protègent pas toutes les routes, que celles essentielles aux militaires.
« Seuls les idiots n’ont pas peur ici », l’a averti un soldat ukrainien. En homme tranquille et prudent, le journaliste se sert de son instinct comme bouclier et son testament est à jour. « Je suis en discussion permanente avec mon fixer (coéquipier / traducteur). Je l’écoute. Je respecte ça. C’est un travail d’équipe. »
Et le mot « Presse » sur la veste ne change pas grand-chose lorsque vous fréquentez des pays où la liberté de presse ne veut rien dire. Au contraire, vous devenez une cible choisie. Plus de 200 journalistes sont morts à Gaza, et Fabrice s’est même désaffilié de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec en raison du conflit israélo-palestinien. « Israël refuse toujours l’accès aux journalistes à Gaza. C’est pas pour rien ! La frilosité des entreprises médiatiques au Canada pour protester contre l’assassinat de nos collègues est d’une lâcheté incroyable. On se tait au nom de la neutralité journalistique, le dogme ! Mais cette “neutralité” profite à qui ? À Israël. »
Fougueux et indigné, Fabrice estime que son métier appelle ces qualités essentielles. « Si on n’a pas cette capacité de s’indigner, on sert à quoi ? On dit toujours qu’une guerre sans journaliste est une guerre oubliée. Finalement, je sais ce que je fous là ! »
Le terrain a le dernier mot
Natif de la Balance (si vous brûliez de savoir, un signe de justice et de paix), Fabrice avoue être une personnalité paradoxale, recherchant tout autant l’intensité du terrain que le calme de la campagne, la bonne chère et des livres de chevet, comme Le spleen d’Oulan-Bator ou L’usure du monde, qui lui rappellent sa deuxième vie.
Il était à la F1 le week-end dernier (pour se détendre), avec les hélicos, les moteurs de bolides et les Snowbirds de l’Armée canadienne. Au moins, les drones n’attaquent pas.
Parfois, la désillusion le gagne, la culpabilité aussi. Il a le luxe d’une porte de sortie, deux passeports (on reste toujours français), un toit qui l’attend, sa fille, ses amis, un cappuccino à quelques heures d’avion.
« C’est difficile de ne pas tout trouver futile quand on rentre ; on fait des histoires pour pas grand-chose. Mais on ne peut pas transposer ces deux réalités. C’est un piège », dit-il avec la sagesse de ceux qui en ont trop vu.
À la fin de l’année 2024, les guerres et conflits déplaçaient 123 millions de personnes, selon l’ONU. Ça donne à réfléchir sur nos discours sur l’immigration. « Si tu n’as pas été confronté à ça, tu ne peux pas comprendre. » Fabrice se ravise : « Tu pourrais, mais avec un minimum d’empathie… »
« Le plus difficile à gérer dans les reportages, ce n’est pas la haute intensité, mais plutôt la tension extrême permanente. Parfois, au retour, je me demande si c’est le reportage de trop… »
Témoin privilégié de l’inhumanité, Fabrice le constate : « Les gens sont tués dans l’indifférence générale. »
D’un mot, d’une photo, il soulève un coin du voile qui nous sépare de la barbarie.


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