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Avec «Fjord», Cristian Mungiu ne prend pas parti, donc il prend parti (pour les accusés)

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Il y a dix-neuf ans, un film à la réputation flatteuse et sulfureuse faisait sensation sur la Croisette. Le premier long métrage de Cristian Mungiu, 4 mois, 3 semaines, 2 jours, principalement centré sur un avortement clandestin, remportait même la Palme d'or, décernée par le jury de Stephen Frears. On assistait à la naissance d'un excellent metteur en scène qui, par la suite, confirmerait ce statut à chaque film.

Plusieurs éléments interrogeaient néanmoins. Tout en dénonçant le régime de Nicolae Ceaușescu (le film se déroulait en 1987) et en montrant la mise en danger des jeunes femmes souhaitant avorter, le cinéaste roumain ne prenait pas tout à fait parti. Sa façon pour le moins complaisante de filmer avec insistance un fœtus encore chaud car fraîchement expulsé résonnait d'ailleurs comme un avertissement à l'égard de celles qui, comme son héroïne, voudraient recourir à l'IVG: certes, l'avortement devrait être un droit universel, mais réfléchissez bien à ce que vous faites.

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Neutre jusqu'au bout des ongles

Le Cristian Mungiu de 2026, auquel le jury de Park Chan-wook a remis une deuxième Palme, n'est pas tout à fait le même qu'en 2007. Fjord ne contient aucune séquence comparable à celle du fœtus: à l'image de son couple de personnages principaux, le film ne dit (presque) jamais un mot plus haut que l'autre, préférant conserver un ton mesuré pour mieux nous faire entendre les arguments et opinions des deux «camps» qui s'y opposent.

En cela, le Roumain n'a pas vraiment changé: il ne souhaite visiblement pas prendre position, préférant se poser en observateur objectif des travers des uns et des autres. Sauf que dans notre société, ne pas prendre position revient bien souvent à se ranger du côté des faibles, des dominés, des opprimés –donc à prendre position le plus passivement du monde.

Au cœur de Fjord, il y a la problématique des violences intrafamiliales. Un couple (lui est roumain, elle norvégienne) s'installe avec ses cinq enfants dans un village situé au bout d'un fjord. Donnant une éducation très pieuse à leurs cinq enfants, Mihai (Sebastian Stan) et Lisbet (Renate Reinsve) sont rapidement soupçonnés de se livrer à des violences physiques sur leurs enfants, une enseignante ayant repéré des ecchymoses sur le corps de leur fille aînée.

Très vite, la famille Gheorghiu implose. Contactée par l'établissement scolaire, l'Aide à l'enfance éloigne rapidement les enfants de leur foyer au nom du principe de précaution. Livré à lui-même, le couple se trouve broyé dans les mâchoires d'un système judiciaire bien rodé, qui fait de la sécurité des enfants une priorité absolue quitte à prendre le risque de se fourvoyer.

Le fait de focaliser tout un film sur la détresse des accusés ne constitue-t-il pas un affront adressé à l'ensemble des victimes?

Fjord est un film passionnant, qui fera sans doute débat, y compris en chacun d'entre nous. Laissant planer le doute sur l'existence des violences physiques –on n'entrera pas davantage dans les détails pour ne rien divulgâcher–, Cristian Mungiu nous invite à nous interroger: et si l'institution faisait fausse route? Et si on séparait une famille de ses enfants alors qu'elle n'est qu'amour?

Le film répond de façon assez insidieuse: ses personnages principaux restent d'une dignité de marbre face aux accusations et au placement de leurs enfants. Le film est moins focalisé sur la question du doute –quant à leur culpabilité– que sur celles de la douleur qu'ils éprouvent et de leur impuissance face à ce qui se joue. Tout en conservant sa fameuse neutralité, Cristian Mungiu nous invite à faire preuve d'empathie pour eux. Il est vrai que s'ils sont tous les deux innocents, la situation est terrible –étrangement, le film semble moins s'inquitéer du fait qu'ils sont possiblement coupables.

Des héros, quoi qu'il arrive

On comprend aisément pourquoi il n'existe pas de statistiques sur les accusations infondées et les erreurs judiciaires en matière de violences intrafamiliales: tout cela est extrêmement dur à quantifier. Le sujet est fréquemment mis sur la table dans le cadre des accusations de viol et d'agression sexuelle, où reviennent régulièrement les arguments fallacieux du «elle fait ça pour se venger» et du «si c'est faux la vie de l'accusé sera brisée», alors que les cas de témoignages mensongers ou abusifs sont tout à fait dérisoires par rapport au nombre d'accusations avérées ne débouchant pas sur une condamnation.

Dans l'idée, c'est aussi ce qui gêne avec Fjord. Certes, une famille dans laquelle plane une suspicion de violences ne se remettra potentiellement jamais des accusations, et on ne peut ignorer cette question. Mais pour autant, le fait de focaliser tout un film (celui-ci et tant d'autres) sur la détresse des accusés ne constitue-t-il pas un affront adressé à l'ensemble des victimes? Qu'ils soient finalement coupables ou non, Mihai et Lisbet sont montrés ici comme des héros tragiques.

Plus fin que d'autres longs métrages construits sur des idées similaires (comme Pas de vagues, avec François Civil en gentil prof victime d'une vilaine accusatrice, ou La Chasse, avec Mads Mikkelsen en employé de crèche mis en difficulté, voire en danger, par une gamine émotionnellement paumée), Fjord est un film au moins aussi dangereux, ainsi que l'indiquait Jean-Michel Frodon en mai. Il fait de l'univers de la protection de l'enfance une sphère aveuglément «woke», consciente qu'elle fait peut-être fausse route mais qui s'acharne néanmoins.

Immanquablement, le film apportera de l'eau au moulin de tous ceux qui considèrent que le monde d'hier, celui qui laissait aux accusés le bénéfice du doute, était finalement plus sain. Dépeignant les Gheorghiu comme des individus très pieux tendance Manif pour tous (leur aversion pour l'homosexualité est avérée), il entend mettre la société en garde: attention, nous dit-il, le tribunal populaire est en train de priver des parents de leurs enfants (et réciproquement) parce qu'il place leur foi, leur homophobie et leur (potentielle) violence dans le même sac.

Un propos en «oui mais»

Toutes les strates du scénario de Fjord semblent avant tout animées par un désir obsessionnel de fuir le manichéisme et de montrer la complexité des choses. Peut-on blâmer Cristian Mungiu pour cela? Sur le papier, non, bien évidemment; reste que dans les faits, lorsqu'il montre que l'enfant la plus déglinguée du coin est la fille des voisins, lui proviseur et elle avocate, le réalisateur roumain nous dit que l'éducation prodiguée par les Gheorghiu n'est pas si mauvaise.

Dans le même élan, il met son refus du simplisme au profit d'un propos sur ces pauvres gens stricts et croyants que la société moderne sacrifie sur l'autel du progressisme alors qu'ils essaient de faire les choses bien –quand bien même ils expliquent à leurs gosses que les personnes LGBT+ devraient rôtir en enfer.

Fjord a néanmoins la bonne idée d'aborder le sujet de la récupération par la droite ou l'extrême droite de cette affaire de violences intrafamiliales supposées. Prenant un café avec quelques compatriotes roumains venus lui apporter leur soutien, Mihai subit leur discours sur les ravages d'une Norvège devenue l'éden des enfants-rois, surtout en comparaison avec une Roumanie ayant peu évolué sur ce genre de sujets.

Là, fort heureusement, Cristian Mungiu montre son désaccord avec ce discours réactionnaire, qui lui permet de consolider les bases de son propos en «oui mais». Oui, martelle-t-il, le fait que notre société soit davantage attentive aux souffrances (potentielles ou avérées) des enfants est une bonne chose, mais il peut y avoir des dommages collatéraux. C'est cette saveur très amère que nous laisse Fjord, un film qui plaira sans doute vraiment beaucoup à la droite et à la droite de la droite. Voilà ce que c'est de ne pas vouloir prendre parti.

Fjord

De Cristian Mungiu

Avec Renate Reinsve, Sebastian Stan, Thorbjørn Harr

Durée: 2h26

Sortie: 19 août 2026

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