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Avec la série Points de bascule, l’équipe éditoriale remonte la ligne du temps, du référendum de 1980 jusqu’à nos jours, et braque les projecteurs sur des Québécois dont le legs a durablement marqué notre paysage sociopolitique. Aujourd’hui : la crise financière de 2007-2008, à travers les actions d’Henri-Paul Rousseau et de Monique Jérôme-Forget.
En 2007-2008, l’économie mondiale frôla l’abîme à la suite de la crise des subprimes. L’éclatement de la bulle immobilière frappa d’abord les États-Unis, mais, par un effet de contagion, l’ensemble des économies libérales furent happées avec une virulence inédite, renvoyant l’écho de la Grande Dépression des années 1930.
Une décennie avant la pandémie, le choc illustra l’interdépendance et le dessein commun des économies libérales. Partout où la cupidité et la prise de risque immodérée s’étaient invitées dans les portefeuilles des épargnants, la débâcle fut terrible. Partout dans le monde, environ 4000 milliards de dollars américains et 28 millions d’emplois furent perdus dans la Grande Récession de 2007-2008.
Au cœur du problème résidait un produit financier toujours disponible en date d’aujourd’hui, sous une forme amendée : le crédit hypothécaire à risque. Celui-ci était accordé à des emprunteurs affichant une piètre cote de crédit, à des taux excessifs, quoique légaux. Ces hypothèques étaient par la suite regroupées dans des produits financiers complexes et attrayants pour leur rendement. L’erreur fut de prendre à la légère le risque de défaut des emprunteurs et de laisser cette titrisation massive des mauvaises créances contaminer les marchés financiers.
À la fois appâtés par le gain facile et aveuglés par la complaisance des agences de notation de crédit, qui avaient attribué des notes impeccables à des produits toxiques, les investisseurs n’eurent aucun abri lorsque la tempête frappa de plein fouet. Aux États-Unis, des centaines de milliers de propriétaires aux finances fragiles durent remettre les clefs de leur maison à la banque en raison d’une poussée des taux d’intérêt.
Les papiers commerciaux adossés à des actifs (PCAA), des produits financiers de court terme, comprenaient une part exorbitante d’hypothèques de type subprime sans que les investisseurs soient pleinement conscients du risque. L’éclatement de bulle immobilière effaça d’un trait la valeur des PCAA, des produits dont s’étaient aussi entichés les investisseurs institutionnels.
De nombreuses banques d’investissement se trouvèrent surexposées au risque et fragilisées au point d’imploser. La faillite de Lehman Brothers, en septembre 2008, marqua le début d’un cycle de contagion qui ébranla l’économie mondiale. Il fallut du courage (et des réflexes keynésiens) pour stimuler l’économie, ce qui permit d’éviter un remake de la Grande Dépression. Ce fut l’un des exploits parmi les plus importants — et les moins reconnus — du gouvernement de l’ex-président américain Barack Obama.
Au Canada, le système bancaire était mieux encadré qu’aux États-Unis, mais pas au point d’être immunisé. En 2008, la Caisse de dépôt et placement du Québec, alors sous la direction d’Henri-Paul Rousseau, enregistra une perte historique de près de 40 milliards de dollars et un rendement négatif de 25 %. Celui-ci dut improviser un plan de sauvetage autant au bénéfice de La Caisse qu’au bénéfice des autres institutions bancaires canadiennes surexposées au PCAA.
Henri-Paul Rousseau fut le principal instigateur de l’« Entente de Montréal ». Une dizaine de mois avant la faillite de Lehman Brothers, il mena à terme la plus grande initiative de restructuration financière de l’histoire canadienne. L’idée d’Henri-Paul Rousseau était assez simple, bien qu’elle demandât un pouvoir de persuasion et des aptitudes de négociateur chevronné, deux qualités qu’il possédait. Il suffisait de remplacer les PCAA non bancaires toxiques par de nouveaux titres assortis d’échéances plus longues, permettant aux investisseurs de récupérer 95 % de leur mise après sept ans.
Cinq ans après la crise financière, l’économiste Pierre Fortin dressait le bilan de la stratégie de La Caisse dans L’Actualité. Certes, elle avait pris un risque excessif en accumulant le tiers de tous les PCAA en circulation au Canada (12,6 milliards), mais l’Entente de Montréal lui permit cependant de recouvrer ses pertes. Au bout du compte, la crise des PCAA aura retranché 0,1 % sur le rendement moyen, sur un horizon de 11 ans, selon l’analyse de Pierre Fortin.
La ministre des Finances du Québec de l’époque, Monique Jérôme-Forget, fut aussi plongée dans la tempête. Elle résista à la pression pour procéder à un sauvetage direct de La Caisse, mais elle fut la bougie d’allumage pour réformer la gouvernance de La Caisse et mieux encadrer sa gestion du risque. Son rôle fut tout aussi important pour façonner l’avenir de La Caisse et accroître le rôle et les responsabilités du conseil d’administration en matière de gestion du risque.
En 2023, Mme Jérôme-Forget déclarait en entrevue à Radio-Canada qu’Henri-Paul Rousseau, malgré sa superbe intelligence, avait posé « un geste dangereux » pour La Caisse en prenant des positions trop audacieuses dans les PCAA. Tout en regrettant les erreurs du passé, le principal intéressé affirmait à La Presse, en 2024, son soulagement d’avoir évité le pire grâce à son plan de restructuration.
Par un mélange de chance, d’initiative et d’audace, la sortie de crise fut finalement moins pénible qu’aux États-Unis.


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