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Automobiliste tombé du traversier Laval–Île-Bizard : des craintes soulevées dès 2021

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Chaloupe de sauvetage cadenassée, équipage mal formé, bouée coincée : Transports Canada a soulevé sept non-conformités sur le traversier qui relie Laval et L’Île-Bizard, duquel est tombé un automobiliste l’été dernier. Une passagère qui a vécu une histoire similaire sur le même bateau avait tenté de sonner l’alarme quatre ans plus tôt, en vain.

Le 17 juillet dernier, à bord de sa voiture, Michael DeMarinis s’est fait emporter par les flots de la rivière des Prairies, alors que le bateau s'est détaché du quai pendant qu'il en débarquait.

La scène a été filmée et a fait le tour des réseaux sociaux. Le sexagénaire a dû se battre contre le courant pour s’extirper de sa voiture et atteindre la rive. Les employés et les passagers ont tenté de lui porter secours dans une scène désordonnée.

Un employé s’est même jeté à l’eau sans dispositif de flottaison pour tenter de lui porter secours, se faisant à son tour emporter par le courant.

1:30

La vidéo des événements a fait le tour des réseaux sociaux.

Quatre jours après l’incident, Transports Canada a mené une inspection sur le traversier. Selon le rapport d’inspection, obtenu par Radio-Canada grâce à la Loi sur l’accès à l’information, sept non-conformités ont été repérées ce jour-là.

Au passage des inspecteurs, les membres d’équipages n’étaient pas formés adéquatement pour les situations d’urgence, apprend-on entre autres. La chaloupe de sauvetage, elle, était barrée avec un câble et un cadenas.

À bord, aucun registre des inspections et des essais des équipements d’urgence n’était tenu. Il n’y avait ni instructions sur le matériel d’urgence ni documents de formation pour les nouveaux employés. Au moment de l’incident, la corde flottante de la bouée s'est coincée et n'était pas disponible immédiatement pour usage, note aussi l’autrice du rapport.

On parle de très grand courant. Il faut être équipé à 100 % pour sauver la vie des gens, s’insurge M. DeMarinis en entrevue.

Quand il s’est retrouvé à l’eau, personne ne savait quoi faire, c’était ridicule, se souvient-il.

Penses-tu qu’on avait vu venir ça?

Radio-Canada s’est entretenue brièvement au téléphone avec Renée Patenaude, de Traverse Laval/Île-Bizard inc., l'entreprise propriétaire du traversier. Malgré les conclusions du rapport, elle assure que les employés qui étaient sur place venaient tout juste d’être formés et reformés.

On était dans la conformité de toutes les conformités qu'on nous a toujours demandées. Ça fait plus de 20 ans qu'on est en opération.

Mme Patenaude avoue tout de même que, ce jour-là, tout ce qu’on a fait, c’est de la merde. Ce n’était pas la bonne chose à faire par mon capitaine de regarder la situation et de ne rien faire, ajoute-t-elle. Quant à l’employé qui s’est jeté à l’eau, il a été mis face à une situation où, malgré la meilleure formation, il a fait juste une niaiserie.

Renée Patenaude convient qu’à la lumière de l’événement, ses employés auraient mieux réagi s’ils avaient eu des formations supplémentaires. On ne peut pas inventer des situations qu’on ne connaissait pas, qui pouvaient arriver, justifie-t-elle toutefois. Penses-tu qu’on avait vu venir ça?

Après l’accident, Michael DeMarinis a pourtant appris qu’une situation similaire à la sienne était survenue quatre ans plus tôt.

Un drapeau rouge en 2021

Deux pneus sur la terre ferme, deux pneus sur le traversier qui s’éloigne et la rivière des Prairies qui déferle sous le plancher de sa voiture. C’est ainsi que s’est retrouvée Véronique Schami, qui voulait prendre un raccourci afin de se rendre dans le nord pour la fin de semaine, en juillet 2021.

Elle était la dernière automobiliste à monter sur le traversier, à partir de L’Île-Bizard, à Montréal, et le bateau s’est mis en route pour Laval avant qu’elle ait eu le temps d’embarquer complètement.

J’ai écrasé désespérément le frein et l’embrayage, raconte-t-elle en entrevue. Sa voiture était devenue la corde d’un souque à la corde entre le traversier et la terre ferme.

Pendant que l’opérateur et un employé tentaient de ramener le traversier à quai, la panique s’emparait de Mme Schami.

Je croyais que j’allais me retrouver à l’eau, se souvient-elle, remuée par ses souvenirs. Je me disais que je n’allais pas survivre et qu’on allait devoir identifier mon corps quelque part dans la rivière des Prairies.

Le traversier, qui se déplace d’une rive à l’autre propulsé par la force du courant, s’est finalement rapproché suffisamment du bord pour qu’un coup d’accélérateur permette à Mme Schami d’y embarquer.

Le traversier Paule II.

Le Paule II est guidé par des câbles et propulsé par le courant de la rivière des Prairies. (Photo d'archives)

Photo : Facebook

Dans son rapport d’enquête, Transports Canada a aussi soulevé qu’aucun dispositif permettant de confirmer adéquatement la position des cylindres d’amarrage n'[était] installé.

Dans les jours qui ont suivi, Mme Schami dit avoir voulu avertir les autorités de ce qui lui était arrivé. Elle raconte qu’à son poste de quartier de la police de Montréal, on n’a rien pu faire pour elle.

Elle a aussi signalé l’incident au Bureau de la sécurité des transports (BST), au moyen du portail Securitas, qui recueille les signalements d’incidents, de conditions ou de gestes potentiellement dangereux.

Traverse Laval/Île-Bizard inc. a aussi fait un signalement.

C’est le BST qui doit ensuite juger de la pertinence du signalement et le transmettre, au besoin, à Transports Canada, l’organisme réglementaire. Mais dans le cas de Mme Schami, Transports Canada ne dispose d’aucune information sur l’incident, selon un porte-parole.

Dans un échange de courriels, les relationnistes du BST n’ont pas voulu commenter la plainte de Véronique Schami. Ils ont toutefois indiqué que l’incident, tel que rapporté par Traverse Laval/Île-Bizard inc., a été considéré comme ne devant pas être signalé. Aucune enquête n’a donc été menée.

Je n’ai jamais eu de nouvelles

Entrer en contact avec Traverse Laval/Île-Bizard inc. a pris du temps, raconte Mme Schami. En débarquant, elle est sortie de son véhicule pour reprendre ses esprits. Le temps que je me retourne, le traversier était déjà reparti! s’étonne-t-elle.

Selon Véronique Schami, c’est après plusieurs tentatives et une lettre envoyée par la poste qu’elle a pu finalement parler avec Renée Patenaude, au téléphone. Je lui ai dit : "J’espère avoir des nouvelles de votre part au sujet des mesures correctives que vous allez prendre", explique Mme Schami. Je n’ai jamais eu de nouvelles.

Ça ne me dit rien, répond Renée Patenaude. Je ne nie rien. Je dis que je ne suis pas au courant, a-t-elle lâché, avant de mettre fin à la conversation téléphonique.

Traverse Laval/Île-Bizard inc. n’a pas non plus contacté M. DeMarinis, qui estime qu'elle aurait dû le faire, au moins pour des excuses.

L’affaire qu’ils te disent, quand ça arrive, ces affaires-là, c’est : "Tu ne parles pas à personne, tu prends ton coin et tu laisses les assurances faire les procédures", explique Renée Patenaude.

Plusieurs mois après son accident, Michael DeMarinis raconte que sa vie a été bouleversée par cette expérience.

C’est dramatique. Tu te bats pour ta vie et c’est quelque chose qui reste avec toi pour un long moment après.

Il dit être toujours incapable de retourner travailler et devoir suivre des traitements pour des crises de panique, des souvenirs intrusifs et de l’insomnie. M. DeMarinis indique que ses assurances lui ont remboursé la valeur de sa voiture et que la Société de l’assurance automobile du Québec l’a dédommagé de sa perte de salaire.

Le BST mène toujours son enquête sur la situation.

Selon la page Facebook du traversier, le service a repris pour la saison le 12 mai dernier. Par courriel, Transports Canada assure que toutes les non-conformités relevées ont été corrigées par le propriétaire. Une autre inspection est prévue en cours d’été.

Est-ce que ce qui m’est arrivé aurait pu être évité? Absolument, croit Michael DeMarinis. Et est-ce qu’il fallait que ça m’arrive pour qu’on obtienne de meilleurs protocoles? Si c’est comme ça que ça fonctionne, c’est comme ça que ça fonctionne. Je ne peux rien y faire.

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