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Aucun laboratoire ne sait remplacer cette gomme tirée d’un haricot indien, et les foreurs de gaz se la disputent avec les fabricants de glaces

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Deux industries qui s’ignoraient superbement se sont brutalement retrouvées à acheter le même sac de poudre blanche. D’un côté, les fabricants de crème glacée et de sauces industrielles, qui utilisent cette poudre depuis des décennies pour éviter la formation de cristaux ou stabiliser une texture. De l’autre, les foreurs de gaz de schiste américains, qui ont découvert vers 2010 que cette même substance était le meilleur outil pour faire remonter du sable au fond de puits creusés à des kilomètres sous terre. Le résultat de cette collision improbable : des paysans du Rajasthan devenus riches du jour au lendemain, et une industrie agroalimentaire mondiale prise de court.

À retenir

  • Le galactomannane extrait du guar possède un pouvoir épaississant huit fois supérieur à l’amidon, sans équivalent naturel à ce prix.
  • En 2012, les foreurs pétroliers américains ont multiplié les prix du guar par dix en un an, dépassant les besoins de l’industrie agroalimentaire.
  • Les prix se sont effondrés en trois ans avec la baisse du pétrole et l’émergence de substituts synthétiques chinois.
  • En 2023, l’industrie pétrogazière consomme 80 % de la production mondiale de gomme de guar, contre 20 % pour l’alimentaire.

Sommaire

  1. Une légumineuse de désert, pas un produit de laboratoire
  2. Le choc de 2012, raconté en chiffres
  3. La chute, aussi brutale que la hausse
  4. Qui contrôle la ressource aujourd’hui

Une légumineuse de désert, pas un produit de laboratoire

Le guar, de son nom scientifique Cyamopsis tetragonoloba, est une plante légumineuse qui pousse dans les zones arides et supporte la sécheresse mieux que la plupart des cultures vivrières. L’Inde produit environ 2,5 à 3 millions de tonnes de guar par an, ce qui en fait le plus grand producteur avec environ 80% de la production mondiale, principalement au Rajasthan, au Gujarat et au Haryana. De l’albumen contenu dans la graine, on extrait un polysaccharide appelé galactomannane, commercialisé sous le code E412 en Europe.

Ce galactomannane a une propriété rare : il gélifie l’eau froide, sans cuisson, et multiplie sa viscosité de façon spectaculaire. Le guar a jusqu’à huit fois le pouvoir épaississant de l’amidon. Aucune autre gomme naturelle ne réunit à ce prix cette solubilité et cette capacité épaississante. La gomme xanthane, tirée d’une fermentation bactérienne, coûte plus cher à produire industriellement. La caroube, extraite d’un arbre méditerranéen, s’hydrate mal à froid et demande une chauffe pour développer sa viscosité. Aucune des deux ne reproduit exactement le comportement du guar dans une sauce industrielle ou une pâte à dentifrice.

Le choc de 2012, raconté en chiffres

Tout bascule quand les foreurs américains de gaz et de pétrole de schiste comprennent que le guar est l’agent gélifiant idéal pour transporter le sable de soutènement au fond des fractures créées dans la roche. Avec l’arrivée du forage horizontal et de la fracturation multi-étapes, les géants du secteur comme Halliburton, Schlumberger ou Baker Hughes se sont mis à acheter de la gomme de guar sans compter, un rapport d’IMR International situant le tournant en 2010. Le fondateur de ce cabinet spécialisé résumait la situation sans détour : « Les pétroliers sont de gros acheteurs, de gros dépensiers. Ils vont voir les fournisseurs de guar et disent : c’est quoi ton prix, donne-moi tout ce que tu as. L’industrie alimentaire se retrouve larguée. »

Les prix ont été multipliés par dix en l’espace d’une année. Selon Quartz, le prix de la gomme de guar est passé d’environ 3 000 roupies (autour de 50 dollars) les 100 kilos cinq ans plus tôt, à plus de 30 000 roupies (500 dollars) en 2012. Aux États-Unis, le constat est similaire : le prix de la gomme de guar est passé d’environ un dollar la livre en 2010 à douze dollars au début de l’année 2012. Un rapport indien évoque même un pic extrême, à Rs 90 000 le quintal en mars 2012, alors que la graine brute se négociait encore autour de Rs 3 500 quelques années plus tôt.

Pour les fabricants de crème glacée ou de sauces, la note grimpe vite. Les acheteurs alimentaires se sont vus proposer des prix autour de dix dollars le kilo, sans même garantir les volumes nécessaires, les compagnies pétrolières étant systématiquement servies en priorité par les fournisseurs. Des industriels ont dû reformuler dans l’urgence certaines recettes pour limiter leur dépendance au guar.

Côté Rajasthan, l’euphorie est totale. Les paysans du nord-ouest indien n’en revenaient pas de leur chance, contractant des emprunts pour agrandir leurs surfaces de guar, certains s’offrant même un 4×4 ou de l’or. Des milliers de voisins ont abandonné lentilles et millet pour se lancer dans le guar, si bien qu’en 2012, 8,6 millions d’acres étaient consacrés à cette culture en Inde. Un cultivateur cité par CNN, qui traînait une dette d’environ 12 000 dollars, confiait ne jamais avoir cru pouvoir la rembourser un jour.

La chute, aussi brutale que la hausse

Puis le vent tourne. Les foreurs, qui payaient jusqu’à 30 % du coût de service d’un puits rien que pour cette graine, cherchent des alternatives. Quand les prix ont grimpé, les producteurs de gaz de schiste se sont mis en quête de substituts et ont trouvé des alternatives synthétiques venues de Chine, explique le président de l’association indienne des fabricants de gomme de guar. Halliburton développe même son propre substitut de synthèse.

La baisse du prix du pétrole achève la correction. Quand le baril de pétrole valait 147 dollars en 2008, les États-Unis avaient relancé l’extraction en puits profonds grâce au guar ; avec un baril retombé à 40 dollars, la demande s’est effondrée. Les conséquences sont lourdes pour l’industrie indienne : les transformateurs de gomme de guar ont fermé environ 60 % de leur capacité installée en l’espace de trois ans. En 2015, les graines de guar sont retombées autour de Rs 3 500 à 3 700 le quintal, un niveau qui n’avait plus été vu depuis 2004. Trois ans. C’est le temps qu’il a fallu pour que le marché revienne à la case départ.

Qui contrôle la ressource aujourd’hui

Le guar n’a jamais disparu des rayons. On le retrouve toujours dans les crèmes glacées, les crèmes desserts, certaines sauces industrielles, les aliments pour chiens et chats, ou encore les pâtes à dentifrice, où il joue les épaississants discrets sous l’étiquette E412. Mais l’équilibre de la demande a changé. En 2023, l’industrie pétrolière et gazière a consommé plus de 200 000 tonnes métriques de gomme de guar dans le monde, dont 150 000 tonnes rien que pour l’exploration de gaz de schiste aux États-Unis, tandis que le secteur alimentaire représentait plus de 20 % de la consommation totale, porté par l’appétit pour les produits sans gluten et les glaces.

Le marché reste tendu à chaque soubresaut géopolitique. Début 2026, une remontée du cours du pétrole liée aux tensions dans le détroit d’Ormuz a suffi à faire grimper de nouveau les prix des graines indiennes, les analystes évoquant un risque haussier lié à la demande pétrolière et gazière. La ressource, elle, tient toujours dans les mêmes mains : celles de paysans du Rajasthan qui dépendent d’une mousson imprévisible pour faire pousser une graine que se disputent, chaque année, les glaciers et les foreurs.

Sources : commodity-board.com | atamanchemicals.com

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