Un trou de soixante-dix mètres de diamètre qui crache du feu depuis plus d’un demi-siècle en plein cœur du désert du Karakoum, au Turkménistan. Voilà ce qu’est devenu, presque par accident, ce que les soviétiques pensaient être une simple opération de forage. Le plan initial ? Brûler le gaz échappé en quelques semaines. Ils pensaient que le feu consumerait le surplus de gaz en quelques semaines, mais l’incendie qui en a résulté n’a jamais montré de signe de fin. Cinquante-cinq ans plus tard, le brasier est toujours là, ou presque.
À retenir
- Un accident de forage en 1971 a créé un cratère de gaz enflammé qui personne ne sait comment maîtriser
- Plusieurs ordres présidentiels pour l’éteindre sont restés sans effet pendant des décennies
- Un changement de stratégie en 2025 réduit enfin les flammes, mais beaucoup de mystères subsistent
Sommaire
- Un forage qui tourne mal, un pari qui échoue
- Cinquante ans d’ordres présidentiels sans effet
- Ce qui change enfin, timidement, en 2025
Un forage qui tourne mal, un pari qui échoue
Retour en 1971. Les foreurs soviétiques qui ont d’abord découvert le cratère de gaz espéraient initialement trouver du pétrole. Le sol s’effondre, un immense trou apparaît, et du méthane commence à s’échapper en quantité inquiétante. La solution paraît simple sur le papier : y mettre le feu pour purger le gaz dangereux et laisser la nature reprendre son cours. Mais la poche de gaz alimentant le cratère s’avère bien plus vaste que prévu, et le brasier ne s’éteint jamais.
Le mystère persiste même sur les origines exactes du phénomène. L’explorateur canadien George Kourounis a examiné les profondeurs du cratère en 2013 et a découvert que personne ne sait vraiment comment il a commencé. Certains géologues turkmènes avancent même une chronologie différente de la version officielle, estimant que le cratère s’est formé dans les années 1960 mais n’a été enflammé que dans les années 1980. Peu importe la date exacte : le résultat est le même, un trou qui brûle sans discontinuer au milieu de nulle part, visible à des kilomètres à la ronde la nuit tombée.
Cinquante ans d’ordres présidentiels sans effet
Le pouvoir turkmène n’a pas attendu 2022 pour s’inquiéter du gouffre enflammé. En 2010, le président de l’époque, Gurbanguly Berdimuhamedow, qualifiait déjà le cratère de « danger environnemental gênant » et proposait de l’éteindre. Mais l’annonce produit l’effet inverse : elle transforme le site en attraction touristique mondiale, chacun voulant voir le trou avant sa fermeture supposée. Neuf ans plus tard, le même président y organise même une démonstration spectaculaire pour rassurer sur son état de santé, en pilotant une voiture de rallye autour du cratère lors d’une cascade très médiatisée.
Puis vient janvier 2022, moment charnière que la consigne éditoriale pointe à raison. Le chef de l’État turkmène s’exprime à la télévision et donne l’ordre, cette fois définitif en apparence, d’éteindre le brasier. Berdymukhamedov ordonne finalement de l’éteindre complètement, invoquant à la fois des préoccupations environnementales et économiques, car le site « a un impact négatif sur l’environnement et la santé des habitants à proximité ». L’argument économique pèse tout autant : des ressources naturelles précieuses sont perdues, alors que leur exportation pourrait générer des profits importants pour améliorer le bien-être de la population. Sur le papier, une commission d’experts est même mise en place, avec la possibilité de faire appel à des consultants étrangers. Dans les faits ? Rien. Malgré les intentions de Berdimuhamedow, le cratère reste ouvert et continue de brûler. L’ordre présidentiel de 2022, si solennel soit-il, se heurte à une réalité géologique implacable : personne ne sait exactement quelle quantité de gaz alimente le gouffre, ni comment couper l’arrivée sans risquer une explosion ou un effondrement supplémentaire.
Ce qui change enfin, timidement, en 2025
Il aura fallu attendre plus de trois ans après l’ordre présidentiel pour voir un premier résultat tangible, et encore, très partiel. La compagnie gazière nationale Turkmengaz change de stratégie : plutôt que de tenter d’étouffer directement les flammes, elle s’attaque à la source en amont. Plusieurs puits de gaz mis en sommeil ont été rouverts dans le désert près du site de Darvaza pour détourner les flux de gaz loin du cratère, une réduction des feux qui atteint près du triple selon la chercheuse en chef de Turkmengaz. Concrètement, l’eau ne sort plus directement du robinet principal : elle est siphonnée avant d’atteindre le trou.
Les images satellites confirment le déclin. L’intensité de la chaleur dégagée par les flammes a diminué de plus de 75 % au cours des trois dernières années, selon une analyse de Capterio, une société qui surveille les torchères de gaz naturel. Sur le terrain, la déception des visiteurs est palpable. Une touriste ayant parcouru cinq heures de route depuis la capitale Achgabat confie avoir été surprise par le spectacle : « Je suis un peu déçue », raconte-t-elle, ajoutant qu’ils avaient vu sur internet « des photos impressionnantes de flammes » mais réalisé qu’il s’agissait « d’anciennes photos et vidéos ». Là où le brasier illuminait autrefois le ciel à des kilomètres, aujourd’hui il ne reste qu’une source de combustion à peine perceptible, selon la directrice de recherche de Turkmengaz.
Le paradoxe turkmène tient en une phrase : ce pays est aussi le plus gros émetteur mondial de méthane via des fuites de gaz, selon l’Agence internationale de l’énergie, tout en ayant longtemps cultivé ce brasier comme vitrine touristique. Éteindre Darvaza, c’est donc respecter un engagement climatique pris via le Global Methane Pledge, mais aussi sacrifier l’un des rares atouts d’image d’un régime par ailleurs très fermé. Un forage relais a été annoncé fin 2025 pour couper définitivement l’alimentation en gaz, sans date de fermeture officielle. Reste à savoir combien de temps il faudra encore à ce pays réputé pour son opacité pour boucler un chantier commencé, sans qu’on le sache, un jour de 1971.
Sources : timesca.com | oilgas.gov.tm


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